Le mbalax doit il rester sénégalais ?

WOMAD 2005 - Youssou N'Dour et Les Super Etoiles de Dakar. Crédit photo : FlikR.  Damian Rafferty

WOMAD 2005 – Youssou N’Dour et Les Super Etoiles de Dakar. Crédit photo : FlikR. Damian Rafferty

Du 6 au 14 avril dernier, plus de 60 mondoblogeurs-ses se sont retrouvés à Dakar, au Sénégal, pour une semaine intense de formation sur l’écriture journalistique, les techniques de sécurisation d’internet, la communication destinée à l’outil internet… J’avais la chance d’être parmi eux et de vous dévoiler quelques impressions, en explorant la ville. De retour à Dakar quelques mois plus tard, alors que la nouvelle saison Mondoblog est lancée, j’ai une fois encore pris part au débat musical du moment et j’ai eu envie de vous le faire partager. 

Si vous me demandez de vous parler de Dakar, je vous parlerais d’abord de mbalax. Peut-être parce que j’ai découvert la musique avant la ville, ou que c’est elle-même qui m’a poussé à venir ici. Peux-être parce que ma première rencontre avec cette ville s’était couronnée par un concert mémorable du roi du mbalax, le dénommé Youssou Ndour, dans sa boite de nuit Le Thiossane. Une soirée débutée très tard comme le veut l’usage, et terminée en beauté avec une invitation au public à venir danser avec les artistes sur la scène. J’apprendrais plus tard que c’est la tradition et une véritable institution au Sénégal ; où la musique et la danse se donnent le change et où la pudeur tombe, pour nous donner à voir un spectacle incroyablement beau et sensuel, en étant tout à la fois tellement noble. Je me souviens aussi que je m’étais alors dit que tout ce que je connaissais de la fête jusqu’à cet instant était obsolète par rapports aux instants que je venais de vivres.

 Pour en savoir un peu plus sur le sujet, je me suis donc mise à l’ouvrage et je suis allée rencontrer Michael Soumah, animateur et producteur à Dakar FM, célèbre radio dakaroise. Il est venu me confirmer la place de Youssou Ndour dans la popularisation de cette musique.

Mais Youssou n’avait pourtant rien inventé dans les années 1970. Il a popularisé  un rythme composé de percussions telles que le Mbeung-Mbeung, le Khiin, le Talmbatt, le Thiool, le Sabar et autres. La musique américaine, qu’elle soit jazz, soul, pop, Rythm and Blues ou salsa, a beaucoup influencé le mbalax jusqu’à la fin des années 70. Mais il a connu ensuite un « retour aux sources », avec des musiques comme la salsa-mbalax (de la musique cubaine accommodée de percussions sénégalaises) et le groupe acoustique « Wato Sita », qui signifie « Il est temps » en Mandingue, qui est venu apporter une touche beaucoup plus originale en incluant dans sa musique les différents instruments que l’on retrouve dans la musique traditionnelle du Sénégal.

https://soundcloud.com/guillermo-mq/africando-yay-boy-salsa

Ce que reproche le journaliste à cette tendance, est le fait que le mbalax soit depuis resté une affaire « sénégalo-sénégalaise ». Il veut signifier par là que, si la musique sénégalaise s’exporte, elle est surtout écoutée à l’étranger par les gens de la diaspora. Je me suis alors rappelée une soirée sénégalaise surprenante à laquelle j’avais assisté à Paris. C’était une occasion rare de venir écouter de grands noms du mbalax comme Titi, Pape Diouf et Pape Thiopet dans la capitale française. Mais il est vrai que le public ce jour là était essentiellement sénégalais. Je me questionnais alors, si moi je pouvais écouter du mbalax et y prendre plaisir, pourquoi les autres « toubab » ne le feraient-ils pas ? J’avais, il est vrai été mise au parfum par des initiés, et je n’aurais peut-être pas persévéré si je n’avais pas un jour mis les pieds au pays de la téranga, comme on aime à l’appeler. C’était une explication possible. Je comptais creuser un peu plus loin…

Mickaël Sumah explique cela par le manque d’évolution de la musique mbalax. Il entend ici le manque d’adaptation aux « normes de la musique ». Je n’étais pas sur de ce que cela signifiait. Il ajoutait qu’il était selon lui difficile pour un européen de danser sur de la musique mbalax, à son goût trop syncopée. Je trouvais que c’était peut-être ici aussi ce qui faisait le charme de cette musique, son authenticité. Le terme peu paraître un peu caricatural, mais il vient signifier qu’une musique qui adapte ses codes a des « normes » qui sont entendus comme des critères définis pour plaire à un public européen voir occidental peut perdre toute sa valeur et sa profondeur.

Mais mon interlocuteur poursuivait son explication au fur et à mesure de mes questionnements, pour m’aider à comprendre son raisonnement.

« Il est temps pour nous de faire voyager notre musique ! La musique d’Afrique centrale : congolaise, ivoirienne, nigérienne s’exporte très bien ! Nos chanteurs doivent pouvoir s’exporter aussi, tels qu’ils sont ».

 

Y-avait-il un peu de fierté nationale dans le raisonnement de l’animateur et producteur ? Peut-être, mais pas seulement. Ainsi, m’expliquait-il, les chanteurs comme Baaba Maal ou Ismael Lo sont beaucoup plus écoutés à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. Ils sont tous deux sénégalais mais le premier, peul, chante sa région d’origine, le Foutah au Nord du Sénégal ; tandis que l’autre a beaucoup collaboré avec d’autres artistes, d’autres genres musicaux, pour parvenir à une musique très métissée. Mais tous les deux ne faisaient pas du mbalax. Cela ne faisait donc pas avancer ma réflexion. Peut-on comprendre le mbalax si l’on ne connaît pas le Sénégal ? Peut-on apprécier ses rythmes si l’on n’est pas à Dakar ? Je pensais définitivement que oui. Mais cette discussion m’amenait plutôt à penser que l’on ne peut l’apprécier pleinement, qu’en étant à Dakar. Ainsi, danser sur la musique de Youssou N’dour à Marseille au milieu de mes compatriotes m’avait semblé bien triste aux souvenirs de ma soirée au Thiossane !

Pour mon interlocuteur, la musique mbalax avait d’abord peu évolué, mis à part les voix des chanteurs. Pourtant, il m’expliquait que la nouvelle génération  comme Adiouza, Carlou D ou encore Pape Ndiaye Thiopet puisait dans des genres nouveaux et n’hésitait pas à reprendre des succès de la musique américaine pour les « mbalaxiser ». Il y a aussi le « Marimba », une rythmique brésilienne qui aujourd’hui fait parti du mbalax selon lui, bien que produite par le clavier électronique. Mais les stars que j’ai cité ont d’après lui une éducation musicale issue du jazz et de la variété. Ils sont venus au mbalax parce que ça fait vendre, aux jeunes, aux vieux, de 7 à 77 ans. Il y a donc une identité culturelle très forte autour de cette musique. Elle me rappelle un peu l’omniprésence du wolof au Sénégal, et l’étonnement de mes amis « ouest-africains » de tous bords, qui s’étonnent de voir qu’ici les chauffeurs de taxi parlent seulement le wolof !

Comme si le Sénégal conservait des spécificités culturelles fortes qui avaient parfois disparus dans d’autres pays d’Afrique francophone. Comme si les sénégalais faisaient de la résistance, face à la mondialisation de la culture, et à la génération de termes un peu four-tout et très commerciaux de world musique, afro-jazz, afro-beat, afro-pop… Comme si tout en reconnaissant leur identité africaine, les sénégalais revendiquaient avant tout leurs identité sénégalaise. Je le découvrait de jour en jour, aux côtés de nombreux mondoblogeurs venus de toute l’Afrique francophone, qui semblaient aussi dépaysés que moi, lorsque j’ai débarqué en Egypte !

A tous ceux qui viendront me dire que l’Afrique est un pays, je leur répondrait de venir voir un peu de plus près…

Mais depuis cet interview, il y a eu le grand bal de Bercy 2013, où Youssou Ndour a livré un show exceptionnel dans une salle comble de 15 000 personnes. Voilà qui vient quelque peu contrebalancer nos propos précédents quand on sait que même les plus grandes stars hésitent à venir défier Bercy tant cette salle est difficile à remplir.

Si les passages de Youssou Ndour à Bercy sont devenus une institution depuis plus de 10 ans, cette année se caractérise par son retour à la scène après son rôle en politique dans le gouvernement de Macky Sall. Un retour attendu et annoncé, autant en France qu’au Sénégal, où j’avais la chance d’être lors de ce concert. Je vous livre ici mes impressions, où j’ai regardé le concert sur la TFM, depuis Dakar, dont les rues entières annonçaient l’événement.

La soirée a débuté aux alentours de 20h, heure locale, soit bien après le début du concert en France, que nous attendions avec impatience. Le présentateur Boubacar Diallo nous a parlé de l’entrée en scène magnifique de Youssou Ndour, des costumes de scènes éblouissants, mais nous avons été un peu déçus de ne pas avoir pu le constater par nous même, alors que nous pension voir le show en intégralité. Ensuite, des grandes stars sénégalaises, comme Viviane, Pape Diouf, africaines comme Fally Ipupa et Sekouba Bambino et internationales comme Ayo, sont venus, parées de leurs plus beaux habits,  donner leurs impressions après leur passage sur scène et rendre hommage à Youssou Ndour et à la musique africaine. Tous  ne pouvaient pas ne pas être là, et nous le faire savoir à Dakar.

Si la prestation scénique de l’ambassadeur du mbalax, qui n’a plus rien à prouver, n’était pas l’enjeu de cette soirée, j’ai réalisé l’antagonisme entre cet ici (inhabituel pour moi) et là bas (plus proche de mon quotidien). Il y avait ceux qui étaient à Bercy et ceux qui n’y étaient pas, soit la majorité des sénégalais.   Je devais être la seule à Dakar à être heureuse de ne pas y être, et de regarder l’émission depuis le salon.

Je me suis alors demandé pourquoi faire un concert de mbalax, dont j’avais cru comprendre qu’elle touchait majoritairement les sénégalais, en France?

Pour vendre des billets aux sénégalais de la diaspora nostalgiques des concerts de mbalax?

Pour se donner les moyens de faire un spectacle beaucoup plus grand que ce que permettrait le grand théâtre de Dakar?

Pour relancer sa carrière musicale après sa parenthèse politique, avant les concerts du 1er novembre et du 4 janvier à Dakar?

Pour faire partager sa musique au delà des frontières sénégalaises et contribuer à son rayonnement?

Peut-être plus encore qu’avant son rôle de ministre, Youssou Ndour était à Bercy en véritable ambassadeur de la musique sénégalaise et africaine, mais aussi au delà, « pour faire la fête et réveiller la conscience du continent noir ». Dans son interview donné à RFI, le chanteur met l’accent sur l’image de l’Afrique dans Paris, au cœur de l’Europe. Une musique politique en somme.

Voilà qui répondait en partie à mes interrogations. Mais je ne pouvais m’empêcher de me questionner et de penser à ma discussion avec Michael Sumah sur la place du mbalax. C’était comme si la preuve de la réussite de cette musique au Sénégal ne pouvait se faire que par l’étranger. Comme si le mbalax ne pouvait pas rester sénégalais pour être reconnu. Comme si Bercy avait le monopole de la consécration de Youssou Ndour.

Je n’avais pas d’autres réponses… Alors j’ai savouré spectacle en mangeant des arachides et en buvant du thé, que l’on ne trouve pas si facilement à Bercy….

Et j’en ai profité pour vous ramener quelques pépites pour vous mettre dans l’ambiance.

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Apres avoir terminé mes études en Economie Sociale et Solidaire, j'ai décidé de voyager pour aller voir ce que représentent les notions de développement, de bonne gouvernance ou encore de cohésion sociale au Sud de la Méditerranée, en Egypte. Entre Médina et Belle Etoile représente ces ponts tissés entre les médinas (quartiers anciens des villes du Maghreb et de certains pays d'Afrique) du Sud, et les villes du Nord, mais aussi entre le passé et le présent, l'Orient et l'Occident. C'est aussi un clin d’œil a la rappeuse marseillaise Keny Arkana et à son tube "Entre ciment et belle étoile".

5 réflexions au sujet de « Le mbalax doit il rester sénégalais ? »

  1. c’est currieux parce que moi qui suis de l’Afrique centrale, du congo, je trouve que notre musique s’exporte mal. D’ailleurs je lui reproche de ne plus être attachée aux racines de la rumba congolaises, la démarche inverse de ton interviewé…

    un article très informatif… bravo Pasca!!!

    😉

  2. Je pense qu’il faut une politique entiere pour pour permettre aux artistes d’exporter la musique de leur terroire. Si le Mbalax n’est pas dansé par les etranges, il est au moins connu et est meme un moyen d’identification du senegal.

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