Les « Mille et une nuits », un pont entre l’Orient et l’Occident

En ce début de ramadan, il est l’occasion pour nous de dépasser notre ethnocentrisme, et de nous pencher sur l’une des œuvres les plus célèbres de la civilisation musulmane. Les « Mille et une nuits » nous éclairent sur la mythologie et les croyances propres à l’Orient qui fut leur berceau. Traduites, remodelées et accaparées par l’Europe, elles sont devenues un pont incroyable entre l’Orient et l’occident dont la lecture est riche d’enseignements sur les problématiques contemporaines.

De tous temps et en tous lieux, il y eu des mensonges, des jalousies, des tromperies, des querelles, des vengeances… Telle est mon premier sentiment à la lecture des contes des « Mille et une nuits », dont la rédaction et la transformation s’étale sur plus de 9 siècles, dans des contrées aussi lointaines que furent l’Egypte pharaonique, l’antiquité Grecque, l’Arabie, la Mésopotamie, le monde turco-mongol ou encore l’Inde. Le « monde » musulman constitue donc le ciment de cette œuvre, mais elle s’est aussi construite sur l’héritage de civilisations beaucoup plus anciennes.

Ces contes sont tous imbriqués les uns dans les autres, chaque histoire étant prétexte à en raconter une nouvelle. Si bien qu’à leur lecture, on se surprend parfois à revenir quelques pages en arrière pour retrouver le cours de notre raisonnement. L’histoire initiale, s’il y en a une, est celle de la célèbre Shéhérazade, fille du vizir du roi.

Ce dernier, « trompé par son épouse, décide de se venger d’elle et de toutes les représentantes de son sexe, en mettant dans son lit, chaque soir, une femme qu’il fait tuer le matin venu. » Shéhérazade « se propose de raconter au roi des histoires, en suspendant chaque fois la suite au lendemain. Au bout de mille et une nuits, le roi, d’abord intéressé, puis conquis, l’épouse et fait grâce à ses pareilles. »

André Miquel, Préface, Les Mille et Une nuits I, folio classique, 2012.

Si je lisais une histoire par jour, je n’en aurais pas encore finit lorsque nous fêterons l’entrée dans l’année 2017. Digression totalement inutile que j’avais toutefois envie de souligner pour vous introduire « ce livre « sans fin » ou « avec toutes les fins qui a une histoire aussi curieuse, riche et prodigieuse que les péripéties des contes qu’il recèle et dont les sources sont, elles aussi, multiples ( source :Institut du monde arabe, exposition).

Les contes des Mille et unes nuits ne sont pas qu’une série de poèmes à l’eau de rose , et  croyez moi, j’en connais un rayon dans ce domaine! Et c’est finalement mieux ainsi, car cet essaie n’en est que plus passionnant. On y parle de sexe, de mensonge, de trahison  mais aussi ce que l’on qualifierait aujourd’hui de barbarie, de crimes ou d’esclavagisme  alors qu’à une époque, cela semblait s’apparenter à  de la justice ou de la morale. Peut-être parce que la Cour Pénale Internationale n’avait pas encore été créée.

D’une période à l’autre, d’une contrée à l’autre, les normes changent. Et ce qui était perçu comme normal sous l’Egypte pharaonique, ne l’est pas forcement dans l’Inde contemporaine.  Lorsque j’ai commencé ce livre, j’avais un sentiment étrange, mais difficile à identifier. Une gêne par rapport aux textes que je lisais, qui me dérangeaient, mais que la curiosité, teintée d’un brin d’orgueil, me poussait à poursuivre. La description des esclaves noirs, le plus souvent amants fougueux et insensibles des femmes mariées, la violence à l’encontre des femmes crédules et faibles face aux plaisirs de la chair, la théâtralité et la dramatisation dans les propos des personnages… tous ces clichés venaient troubler ma lecture.

J’ai alors décidé de revenir à la préface que j’avais intentionnellement loupée. A la toute fin du texte, j’ai pu lire :

« Le conte reste-t’il en l’air par rapport à la société qui le produit ? […] La réponse est évidement non. […] Le conte peut-être, d’un côté, le reflet pur et simple de sa société : il la révèle, la trahit, parce que, pris à elle, il ne peut faire autrement».

Image représentative des Mille et une Nuits. Source : MarcFlon, Wikimedia commons.

Image représentative des Mille et une Nuits. Source : MarcFlon, Wikimedia commons.

Les histoires que je lisais étaient incroyablement marquées par leurs temps. Et le décalage avec mes réalités était aujourd’hui flagrant à la lecture. L’essence même des textes que j’avais sous les yeux trouvait ses origines dans le brassage de différentes cultures, en différentes époques. Les nuits véhiculent moultes clichés et mythes sur l’Orient, façonnés par l’Occident. Elles se font aussi le témoin des différentes époques auxquelles elles sont empruntes, des différents auteurs qui les ont retranscrites, traduites et enrichies, et c’est à ce titre que leur lecture est passionnante. Elles nous content la rencontre avec  l’« autre », en des termes que l’on trouve aujourd’hui  parfois provocateurs  voir même vulgaire, mais qui lui donnent corps à nos yeux.

Il y a quelques jours, j’ai voulu expliquer à des jeunes gens les bienfaits de la mobilité internationale et des rencontres interculturelles pour l’ouverture d’esprit, l’estime de soi, la maturité (et accessoirement le CV)… J’aurais dû leur raconter l’histoire du marchand et du démon ou encore celle des deux vizirs et d’Anîs Al Jalîs. Si elles ne vous disent rien, allez donc vous y pencher. Avec un peu de chance, elles vous éviteront peut-être quelques déconvenues.

Parfois, à trop vouloir contempler la modernité, on finit par en oublier les leçons des civilisations passées dans lesquelles on trouverait sans doute bien des clés pour lire les réalités contemporaines.

Comprenne qui pourra.

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Apres avoir terminé mes études en Economie Sociale et Solidaire, j'ai décidé de voyager pour aller voir ce que représentent les notions de développement, de bonne gouvernance ou encore de cohésion sociale au Sud de la Méditerranée, en Egypte. Entre Médina et Belle Etoile représente ces ponts tissés entre les médinas (quartiers anciens des villes du Maghreb et de certains pays d'Afrique) du Sud, et les villes du Nord, mais aussi entre le passé et le présent, l'Orient et l'Occident. C'est aussi un clin d’œil a la rappeuse marseillaise Keny Arkana et à son tube "Entre ciment et belle étoile".

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4 réflexions au sujet de « Les « Mille et une nuits », un pont entre l’Orient et l’Occident »

  1. Depuis des décennies et des décennies,ce Conte des »milles et une nuit fait fanstamer des générations et des générations d’individus dans le monde.Cependant,je ne suis pas sure que cela rehausse l’image de la femme orientale.Triste réalité de voir que meme dans un conte imaginaire,les noirs sont encore esclaves lol…

    • Ce conte fait fantasmer, tu as raison, car justement il est basé sur des récits dont les réalités historiques ne concordent pas. On ne sait alors plus ce qui est pure invention et ce qui est tiré de la réalité de l’époque. Pourtant, je crois que l’esclavage était une de ces réalités. Ce qui me choque le plus, c’est la représentation qu’on fait esclaves noirs presque dénuée d’humanisme. Pour les femmes, il y a beaucoup de paradoxes dans leurs représentations, elles sont à la fois objets liés aux désirs, dans de nombreux récits, et dépassent ce statut dans le personnage principal de Shéhérazade qui ruse avec le roi en lui racontant toutes ses histoires et en devenant indispensables à ses yeux. Tu le vois, je n’arrive toujours pas à me faire un avis sur ce livre, c’est peut-être aussi pour cela qu’il fait fantasmer?!

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