Un petit tour du côté de la « Midan El Tahrir »

Samedi dernier, alors que l’Egypte, ou, dois-je dire, une partie des égyptiens (63% pour être exacte) s’apprêtait à adopter la constitution controversée qui avait fait naître un profond malaise dans le pays, je me rendais sur le lieu symbolique de toutes les révolutions… J’ai nommé, la désormais célèbre place Tahrir.

Quelle était l’ambiance sur cette place ? Quelle est la réalité de cette image de la révolution ? Comment vit le cœur du mouvement social qui s’est (ré)animé ces dernières semaines ?

Voici quelques réponses en mots et en images.

Crédit photo : Pascaline

Crédit photo : Pascaline

J’avais depuis quelques semaines, pris l’habitude de la voir à toutes les heures du jour et de la nuit, cette place Tahrir, en direct sur El jazira mubasher Masr, la version égyptienne de la célèbre chaîne qatarie. Elle était branchée en permanence dans de nombreux cafés du pays. Et l’on pouvait y suivre les évolutions de la contestation, à travers ce microcosme représentatif du mouvement.

 J’avais donc pris mon courage à deux mains, malgré les missives quelques peu alarmantes de l’ambassade de France, qui la décrivait comme un « emplacement à éviter ». M’aventurant pas à pas, je commençais par demander aux gens où se trouvait le musé national (situé aux abords de la place), afin de justifier ma présence ! Paranoïa aiguë ou prudence justifiée par le « mythe » ? Peut-être un peu des deux…

Toujours est-il que l’ambiance m’est apparue plutôt détendue sur les lieux. Campements et banderoles jonchaient le rond -point au milieu de la place, la circulation étant coupée par des barrages de fortunes, faits de fils de fer et autres gravas. L’image me rappelait la fête de l’Humanité, rendez-vous annuel du célèbre journal communiste français, mêlant ambiance conviviale et meeting politique. Il est vrai que c’était l’heure de la prière, ce qui pouvait expliquer la quiétude des lieux qui se remettaient à peine des manifestations de la vieille.

Crédit photo : Pascaline

Crédit photo : Pascaline

 J’ai aussi été marquée par la présence de nombreuses familles pauvres, qui semblaient avoir élu domicile ici, au milieu des campements. Est-ce pour cela que la révolution avait commencée ? La polarisation sociale, où les riches sont toujours plus riches et les pauvres encore plus démunis, était sans doute une des raisons parmi tant d’autres… Raison qui me frappait aux yeux en cet instant, dans une image de misère douloureuse et déconcertante.

 Des stands de vendeurs de drapeaux égyptiens mais aussi palestiniens s’était établis, les révolutionnaires seraient-ils acquis à la cause ? Ce qui est sûr, c’est que la révolution est aussi un commerce, alors que beaucoup de touristes ont déserté la ville et le pays. Elle est aussi de tous les programmes internationaux de coopération avec les pays du Proche et du Moyen Orient et du Maghreb. Le printemps arabe demeure toujours romantique aux yeux des occidentaux, comme le disait François Burgat, directeur de l’Institut Français du Proche Orient, il y a presque un an de ça…

 Un travailleur du musée me dit pourtant de ne pas traîner aux abords de la place, car « il y a eu des problèmes » la veille, et il ajoute « allez plutôt voir le magasin de papyrus et de parfums pour apporter des souvenirs »… Me faisant comprendre implicitement que le touriste n’est pas attendu comme un spectateur (voyeur ?) des mouvements qui secouent l’Egypte en ce moment ; c’est plutôt le touriste-consommateur que recherchent les commerçants, alors que l’économie du tourisme est au plus mal.

 Un peu plus loin, le bâtiment de la Ligue Arabe trône, majestueux et impassible à ce qui se passe en bas de sa rue.

Crédit photo : Pascaline

Crédit photo : Pascaline

Il y a aussi la rue «Mohamed Mahmoud » et ses graffitis ; elle avait été le théâtre d’un soulèvement en novembre 2011, faisant plus de 50 morts. Quelques enfants jouent devant les graffitis qui recouvrent des murs entiers de la rue et symbolisent l’expression du peuple égyptien à travers cet art devenu une institution. Visages des martyrs de la révolution, portrait peu flatteur du président déchu ou encore des policiers, les symboles sont nombreux dans cette rue et un peu partout dans la ville, actualisés au fil des évènements.

Crédit photo : Pascaline

Crédit photo : Pascaline

Quelques touristes, peu nombreux, se hasardent à prendre des photos, alors, discrètement j’ose à mon tour. Malgré quelques regards désapprobateurs, les passants sont plutôt sympathiques, et certains s’aventurent même a engager la conversation, alors que je fais de mon mieux pour suivre, avec mon arabe hasardeux. Malgré l’absence de circulation sur ce qui est habituellement un rond-point des plus fréquenté du Caire, la vie semble se poursuivre comme d’habitude, alors que cet endroit m’apparaît comme si particulier.

Mais je parais la seule à avoir ce sentiment ; l’attention accrue des médias sur cette « Midan El Tahrir » a sans doute contribué à construire ce mythe, agrémenté par les nombreuses anecdotes de la révolution qui circulent dans les rues du Caire et même jusqu’à Alexandrie. Mon imagination aura sans doute fait le reste… Et à quoi servent les mythes si ce n’est pour être déconstruit ?

 

Bâtiment de la Ligue Arabe.Crédit photo : Pascaline

Bâtiment de la Ligue Arabe.
Crédit photo : Pascaline

 

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Apres avoir terminé mes études en Economie Sociale et Solidaire, j'ai décidé de voyager pour aller voir ce que représentent les notions de développement, de bonne gouvernance ou encore de cohésion sociale au Sud de la Méditerranée, en Egypte. Entre Médina et Belle Etoile représente ces ponts tissés entre les médinas (quartiers anciens des villes du Maghreb et de certains pays d'Afrique) du Sud, et les villes du Nord, mais aussi entre le passé et le présent, l'Orient et l'Occident. C'est aussi un clin d’œil a la rappeuse marseillaise Keny Arkana et à son tube "Entre ciment et belle étoile".

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2 réflexions au sujet de « Un petit tour du côté de la « Midan El Tahrir » »

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