Comment j’ai fini par m’intéresser à la lutte sénégalaise

Je suis venue plusieurs fois au Sénégal, et je sais depuis longtemps que la lutte est le sport national. Pourtant, je n’avais jamais daigné m’y intéresser avant la semaine dernière. Mais j’ai finalement cédé à la pression médiatique et populaire qui a consacré ce sport dans toutes les maisons, lors du combat entre Balla Gueye 2 et Eumeu Sène le 5 avril dernier.

 

Une couverture médiatique importante

Toutes les télés annonçaient le choc entre Balla Gay 2  et Eumeu Sène. Ces noms ne vous disent peut-être rien, mais ici au Sénégal, ces lutteurs sont aussi connus qu’un Messi ou un Zlatan, pour les amateurs de football.

Crédit photo : Wikimedia commons

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Un clip avait même été tourné pour l’occasion, et plusieurs face-à-face télévisuels avaient été organisés. Dimanche, alors que je séjournais dans la capitale sénégalaise, mes amis m’avaient même conseillé de ne pas sortir le soir à cause du combat, parce que, disaient-ils, certains voyous profitent de l’occasion pour sortir dans les rues, alors que toute la ville est paralysée.


Alors après tout ce vacarme, consignée à la maison, je n’avais finalement pas beaucoup d’options que de suivre le fameux choc. Et puis j’étais quand même curieuse de son issu. L’ambiance dans la maison était à la hauteur de l’effet d’annonce médiatique, d’autant plus que je me trouvais chez les diolas, la principale ethnie de la Casamance, et que les deux lutteurs stars de la soirée revendiquaient leur appartenance à cette région.

Je me suis donc endormie avec les débats sur la victoire inattendue d’Eumeu Sène sur l’ancien roi de l’arène, et réveillée avec les accusations qu’il avait portées contre son adversaire. A la fin du combat, en larme, le lutteur avait annoncé que cette victoire avait un goût amer, car il avait appris qu’on avait profané la tombe de sa mère pour pratiquer des rituels mystiques en faveur de son adversaire.

La polémique enflait, mais je ne comprenais pas tout à fait ce que tout cela signifiait. Un long voyage en bateau vers ma nouvelle région et un compagnon de route bien informé m’ont alors permis de m’intéresser à la lutte d’un peu plus près et surtout à toute la symbolique qui l’entoure.

 

Le renouveau de la lutte avec Tyson

Crédit photo : Wikimedia commons

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La lutte sénégalaise était d’abord un sport traditionnel auquel les jeunes ne s’intéressaient pas beaucoup. Il aura fallu l’apparition, dans les années 1990 d’un lutteur au nom du célèbre boxeur américain, Tyson, pour moderniser et changer la face de ce sport.

La spécificité de Tyson lorsqu’il est arrivé dans l’arène, était de mettre en scène de véritables shows à l’américaine et d’exiger une augmentation de ses cachets au fur et à mesure de ses victoires. Lors de ses premiers combats, ses sorties remarquées à bord d’imposants 4×4 n’étaient sans doute qu’une façon de paraître, puisqu’il travaillait le reste du temps comme chauffeur de bus. Mais depuis, la lutte et l’engouement suscité par ses shows ont généré de plus en plus d’argent, notamment grâce au sponsoring et aux publicités.

 

Les années 90 ou l’identité casamançaise affirmée par le sport

A la même époque, alors que le conflit en Casamance était au plus fort, les revendications identitaires se sont fait sentir en dehors du maquis, notamment dans le sport. C’était la grande époque du Casa sport, l’équipe de football de Ziguinchor, la capitale régionale, et la lutte a vu arriver dans l’arène des champions qui revendiquent leur appartenance à la région. La portée symbolique de ces sportifs casamançais était importante, puisque leur victoire n’était pas uniquement perçue d’un point de vue sportif, c’était comme une revanche de la Casamance sur la suprématie culturelle du « Nord », notamment de Dakar.

Dans ce contexte, le champion qui était à l’honneur dimanche dernier, Balla Gaye 2 a poursuivi, dans l’ombre, son rêve de devenir roi de l’arène en intégrant l’école d’un ancien lutteur du même nom, à Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar. Son père, Doube Less, qui fut champion des Casamançais dans les années 1970-80 est devenu son manager.

C’est au début des années 2000 que Balla Gaye 2 est sorti de l’anonymat par ses victoires successives jusqu’à celle de Yekini, en 2012, qui consacrera son rêve. Il perdra finalement son titre de roi de l’arène en 2013, suite à sa défaite face à Bombardier.

Comme son idole Tyson, le champion Balla Gaye 2 s’était forgé une réputation par ses effets d’annonce avant les combats, lorsqu’il indique avec prétention à ses adversaires comment il va les terrasser. Il s’est aussi distingué des nombreux lutteurs de la banlieue dakaroise par son appartenance revendiquée à la Casamance, et son image d’enfant de la région qu’il s’est construite par ses nombreux voyages et sa rencontre avec les marabouts.

Une affaire de maraboutage

J’ai appris que la lutte est aussi l’affaire des chefs religieux et la lutte sénégalaiserégion est réputée dans tout le pays pour ses rituels mystiques, alors qu’ils se pratiquent en fait partout dans le pays. On dit que les marabouts d’ici sont très puissants, et certains Dakarois ont même peur de venir pour cette raison. Balla Gaye 2 est donc « soutenu mystiquement » par les plus connus, à l’instar du président gambien Yaya Jammeh (marabout à ses heures perdues). Il le revendique haut et fort en exhibant fièrement ses nombreux gris-gris sur son torse de colosse auxquels s’est accroché sont adversaire lors du combat de dimanche dernier. Ces gris-gris et tous les rituels qui précèdent les combats de lutte sont aussi ceux qui alimentent le plus les débats : alors que les plus terre-à-terre disent que Balla Gaye a trop grossi et qu’il ne contrôle plus son corps, d’autres soutiennent qu’il a été paralysé par le poids de ses amulettes. Nous laisserons à chacun le soin de tirer ses propres conclusions pour alimenter les discussions nocturnes autour du thé, qui n’ont pas fini d’être passionnées.

Je comprends maintenant mieux pourquoi dimanche, après la défaite du champion, c’était tout une région qui était en émoi. Au Sénégal, la lutte déchaîne les passions des petits comme des grands, des hommes comme des femmes, et je sais à présent que ce n’est pas uniquement une affaire de sport.

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Apres avoir terminé mes études en Economie Sociale et Solidaire, j'ai décidé de voyager pour aller voir ce que représentent les notions de développement, de bonne gouvernance ou encore de cohésion sociale au Sud de la Méditerranée, en Egypte. Entre Médina et Belle Etoile représente ces ponts tissés entre les médinas (quartiers anciens des villes du Maghreb et de certains pays d'Afrique) du Sud, et les villes du Nord, mais aussi entre le passé et le présent, l'Orient et l'Occident. C'est aussi un clin d’œil a la rappeuse marseillaise Keny Arkana et à son tube "Entre ciment et belle étoile".

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