Sénégal : comment j’ai désacralisé Dakar ? (deuxième partie)

Il y a quelques semaines, je vous expliquais comment le mythe de la capitale sénégalaise était tombé à mes yeux, en même temps que je découvrais la région de la Casamance et sa capitale, Ziguinchor. J’ai depuis fais plus ample connaissance avec la ville et je me suis même aventurée dans quelques villages alentours. Ce qui me vaut d’entrer un peu plus en profondeur, dans le développement de mes précédents arguments.

En ce moment, la Casamance à la faveur des médias nationaux. La fameuse matinale de la RTS Kenkelibaa à même décidé de fêter ses 5 ans d’existence dans ma nouvelle région. Au détour d’un nouveau voyage à Dakar à bord du navire Aline Sitoe Diata, je me suis donc retrouvée nez à nez avec toute son équipe, dont ma collègue Mondoblogueuse et Casaçaise d’origine, Lucile Ndiaye.

L’émission à mis en valeur la région et montré je l’espère aux dakarois (et aux autres) que  tout ne se passe pas à Dakar et que la région possède des trésors naturels comme les plages du Cap Skirring ou le fromager géant de Diembering qu’on ne trouve nulle part ailleurs au Sénégal. Elle a aussi mis l’accent sur les cultures du Sud, trop souvent méprisées ou même fantasmées (n’a t’on pas peur du vaudou?) plus au nord parce que méconnues.

Le fromager géant de Diembering. Crédit photo : Pascaline

Le fromager géant de Diembering. Crédit photo : Pascaline

Cette semaine, c’est le groupe médiatique de Youssou Ndour, le GFM, qui prend ses quartiers dans la région pour une série d’émissions spéciales.

Ces choix éditoriaux ont sans doute un rapport avec le désenclavement promis par le président Macky Sall et sa deuxième visite programmée avant l’hivernage, accompagné de bailleurs de fonds pour que ses promesses précédentes ne demeurent pas lettre morte. Le défi est de taille.

Car en attendant, la région doit faire face à son manque d’infrastructures, d’équipements et de services administratifs décentralisés, quand il est impossible pour ses habitants de se rendre à la capitale. Parfois, ils n’ont pas le choix, puisque de nombreux services ne se trouvent qu’à Dakar.

Par un malheureux hasard, je me suis retrouvée dans les murs de l’hôpital régional de Ziguinchor. La première chose qui m’a frappée en entrant dans ces lieux, est le manque d’équipements. La deuxième chose est le manque de médecins et de personnel soignant. « Ici on n’est pas en Europe » me disaient mes compagnons d’infortune lorsque je tentais vainement de prendre des informations auprès de l’unique médecin des lieux, débordé.

Ici, les familles assurent la majorité de l’attention qui est portée aux malades. Le personnel soignant pose les perfusions aux patients, et c’est à la famille de contrôler si elles passent bien, ou encore si le malade est bien installé. La salle des urgences se résume à une grande pièce avec des lits alignés et quelques chaises, sans aucun autre équipement que des perches pour installer les fameuses perfusions. L’image des bâtiments aseptisés aux murs blancs et aux odeurs de javel des hôpitaux français remplies de machines sophistiquées me revient en tête… Je suis ici dans un autre univers, et même si j’ai toujours détesté ces odeurs d’hôpitaux, et leurs ambiances glaciales, je me rends compte qu’elles ont leur utilité.

Je réalise aussi que lorsque l’on entre dans ces temples de la médecine moderne, on veut avoir l’illusion de tout savoir : des soins donnés au malade, en passant par le contenu de son plateau repas, les horaires de visite, la durée du traitement… Obsession occidentale du contrôle me direz-vous ? Ou manière de trouver une rationalité face à la maladie ? Peut-être qu’il y a un peu de tout celà. Toujours est-il que lorsque j’ai transposé cette logique dans le contexte que je vous ai décrit plus haut, ça ne fonctionnait pas. Comment garder le contrôle lorsque l’unique médecin n’est jamais disponible pour vous informer, quand les infirmiers se font rares et que la seule information que vous avez se trouve sur la fiche de suivi au bas du lit, et sur l’étiquette de la perfusion.

Alors vous vous improviserez médecin pour l’occasion et vous ferez votre propre diagnostic en fonction de ces quelques éléments que vous aurez, afin de donner des nouvelles à la famille.

C’est aussi la famille qui veille toute la nuit le malade pour s’assurer que tout va bien. La plupart dort dans l’enceinte de l’hôpital, sur des nattes disposées à même le sol, et leurs parents qui habitent la ville viennent leurs apporter à manger, ainsi qu’au malade. Ici, pas de services repas ou de salle d’attente.

Quelques gardiens surveillent les lieux et les entrées et sorties des visiteurs, parfois en faisant du zèle. Dehors, sous les préaux, des malades attendent d’être pris en charge, alors que le médecin est encore pris ailleurs, et que d’autres patients arrivent avec les ambulances.

La nuit sera longue, et chacun fera de son mieux pour apporter sa contribution et son soutien et surtout prier.

Je pensais que le Sénégal était l’un des pays d’Afrique de l’ouest où la médecine était la plus développée. Je pensais même que nombreux étaient les étudiants en médecine venus de toute l’Afrique pour étudier au Sénégal. Mais ça, c’est peut-être à Dakar. Ici, la réalité semble tout autre.

La prochaine fois, je vous parlerais peut-être de l’université de Ziguinchor, que j’ai prévue de visiter d’ici peu, qui, d’après ce que l’on dit ici, souffre du même mal…

Alors au-delà de l’image glamour qu’elle revêt peu à peu, habillée par les discours politiques, la Casamance doit parvenir à transformer ce potentiel touristique en développement concret pour ceux qui la vivent au quotidien. Elle doit permettre d’attirer les entreprises, les investisseurs, les administrations pour que les séjours à Dakar des casamançais ne leur soient pas imposés mais choisis. Cette décentralisation est essentielle pour que les inégalités territoriales soient peu à peu gommées. Car jusqu’à présent, ce sont les populations les plus rurales et souvent les plus défavorisées qui sont les plus pénalisées, les autres ayant la possibilité de se rendre à Dakar fréquemment pour régler leurs affaires tout en profitant du cadre de vie verdoyant de la région.

Alors, à ceux qui disent que la Casamance n’est pas sénégalaise, je dirais qu’elle est pourtant semblable aux femmes du pays : belle et singulière tout autant qu’elle est fière. Et pourquoi ne pas poser la question à Dakar ?…

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Apres avoir terminé mes études en Economie Sociale et Solidaire, j'ai décidé de voyager pour aller voir ce que représentent les notions de développement, de bonne gouvernance ou encore de cohésion sociale au Sud de la Méditerranée, en Egypte. Entre Médina et Belle Etoile représente ces ponts tissés entre les médinas (quartiers anciens des villes du Maghreb et de certains pays d'Afrique) du Sud, et les villes du Nord, mais aussi entre le passé et le présent, l'Orient et l'Occident. C'est aussi un clin d’œil a la rappeuse marseillaise Keny Arkana et à son tube "Entre ciment et belle étoile".

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