Sur les traces des Signares de Saint-Louis

J’ai récemment visité la mythique ville de Saint-Louis, au nord du Sénégal, ancienne capitale de l’Afrique Occidentale française gorgée d’Histoire. En mission pour le travail, j’ai finalement trouvé quelques heures pour visiter la ville. Une amie m’avait conseillée de rechercher « les maisons des Signares » et je ne pouvais pas imaginer que cette suggestion allait m’emmener vers des histoires passionnantes…

Après avoir vagabondé dans les rues de l’île de Saint-Louis, mon attention a été attirée par ces belles maisons bourgeoises aux balcons en bois hauts placés, trônant sur les rues avec une coquetterie teintée de dédain. Les « maisons des Signares » doivent leurs noms à leurs anciennes propriétaires, qui furent la légende et le prestige de la ville de Saint-Louis, à l’époque coloniale. Les histoires singulières de ces métisses envoûtantes m’ont intriguées. Nini, héroïne du roman éponyme d’Abdoulaye Sadji, est l’une d’entre elles…

Maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Lorsque je me baladais dans les rues de la ville, j’imaginais très bien, dans ce décor historique, quelles avaient pu être les vies de ces femmes, entre mondanités et séduction. L’île de Saint-Louis est étroite et l’on comprend aisément la proximité entre les habitantes des maisons bourgeoises, côtoyant les anciens bâtiments de l’administration coloniale, et leurs fonctionnaires européens en quête de distraction. Les Signares doivent leur nom au mot portugais « senhoras » qui signifie « dames », et qui était employé au temps des comptoirs portugais, vers le 15ème siècle. Il s’applique alors aux femmes issues d’unions entre des sénégalaises et des européens hauts placés, acquérant ainsi un statut social élevé et des biens matériels. Traversant le temps et les régimes politiques, jusqu’aux colonies anglaises puis françaises du 19ème siècle, ces familles favoriseront ensuite le mariage entre « métis » pour conserver leurs cultures, leurs intérêts et leurs biens familiaux. Le terme s’élargit à toute forme de concubinage et tient surtout au rang social des intéressées et non à leur couleur de peau. Elles vivaient à Saint-Louis mais aussi à Gorée et Rufisque et sur la Petite-Côte du Sénégal.

Après avoir questionné l’employé de l’office du tourisme de Saint-Louis sans grand succès, j’ai finis par aller moi-même à la recherche de leurs histoires, dans les rues de la ville. Je suis alors tombée sur Nini… Dans la petite librairie par très loin de la mosquée située sur la rive Sud de l’île. Le roman d’Abdoulaye Sadji « Nini, mulâtresse du Sénégal » m’a fait voyager au-delà des faits historiques, dans le cœur de ses tourments. Ses descriptions m’ont emmenée jusque dans les salons feutrés des maisons bourgeoises Saint-Louisiennes. Elles m’ont laissées imaginer leurs ambiances à la fois délicieuses et scandaleuses, intrigantes et grisantes, mais aussi moroses et nostalgiques d’une époque qui n’a jamais vraiment existé.

Crédit photo : La signare Emilie Mervins en 1843. http://www.senegalmetis.com

Crédit image : La signare Emilie Mervins en 1843. www.senegalmetis.com/Signare_H3_Amelie_Mezven.html

Comme l’a expliqué son auteur dans la préface, avec des mots qui n’ont plus cours aujourd’hui :

Nini est l’eternel portrait de […] l’être physiquement et moralement hybride qui, dans l’inconscience de ses réactions les plus spontanées, cherche toujours à s’élever au dessus de la condition qui lui est faite, c’est-à-dire au dessus d’une humanité qu’il considère comme inférieure mais à laquelle un destin le lie inexorablement. »

Née dans une famille de Signares ou le modèle masculin est absent, Nini fait de son existence une inéluctable quête d’un amour mariage avec riche garçon blanc, et elle finit par être prise au piège de cette « bonne » société Saint-Louisienne excluante et raciste, y compris envers elle-même, à laquelle elle semble pourtant adhérer de toute son âme. Elle voit dans ce mirage, qui s’estompe au fil du temps, un moyen de quitter l’Afrique, qu’elle considère comme « terre de souffrance, de lamentations et de larmes, où l’homme subit la vie au lieu de la dominer ».

Cour d'une maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Cour d’une maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Le roman et son narrateur sont durs, à l’image du cœur de son héroïne, dont on devine pourtant les fragilités dans la théâtralité de son comportement. Mais de ses rêves à ses désillusions, le triste destin de Nini vient nous frapper de plein fouet lorsque l’on prend conscience de son côté intemporel, transformant peut être l’intuition de son auteur en une malheureuse prophétie. Ainsi, écrivait-il en 1988, soit il y a presque 30 ans :

«  Des hommes sérieux, intéressés à la question m’ont dit que Nini est dépassé, mais je ne les crois pas […] Nous voudrions bien comme eux que Nini soit en effet un simple document à ranger parmi les pièces d’archives vétustes et millénaires. Ce serait de tout repos pour tout le monde, aussi bien pour eux que pour moi et pour tous ceux qui liront Nini. Mais en est-il ainsi ? L’histoire nous le dira ».

Crédit image : guide de l'île et du musée de Gorée. ecole.toussaint.free.fr

Signare : aquarelle de l’abbé David Boilat, (1853). Wikipedia

L’histoire des Signares est singulière dans le sens où elles ont su faire de leur métissage, à une époque où le racisme était encore plus présent qu’aujourd’hui, une véritable force pour assoir leur position sociale et économique. Pourtant, l’histoire de Nini nous montre qu’elles (ou leurs descendantes) furent parfois emprisonnées dans leurs propres rôles et dépeint la hiérarchisation de couleur au sein d’une communauté mulâtre n’ayant aucune considération pour les personnes noires. Une histoire ancienne certes, mais qui n’est pas sans nous rappeler certains débats actuels…

 

The following two tabs change content below.
Apres avoir terminé mes études en Economie Sociale et Solidaire, j'ai décidé de voyager pour aller voir ce que représentent les notions de développement, de bonne gouvernance ou encore de cohésion sociale au Sud de la Méditerranée, en Egypte. Entre Médina et Belle Etoile représente ces ponts tissés entre les médinas (quartiers anciens des villes du Maghreb et de certains pays d'Afrique) du Sud, et les villes du Nord, mais aussi entre le passé et le présent, l'Orient et l'Occident. C'est aussi un clin d’œil a la rappeuse marseillaise Keny Arkana et à son tube "Entre ciment et belle étoile".

2 réflexions au sujet de « Sur les traces des Signares de Saint-Louis »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *