pascaline

Mes podcasts de l’automne : des voyages en train qui amènent bien plus loin…

Cet automne pour moi a été synonyme de voyages en train, en avion, en bus et même en taxi. Des grèves qui font parler, des bagages cabines Ryanair beaucoup trop étroits, des taximen trop gourmands et des bus qui finissent par nous sauver de (presque) toutes les situations. Alors pendant ces longs trajets, j’ai retrouvé mes podcasts préférés et j’en ai découvert beaucoup d’autres… 

Tarab : danse orientale, invention occidentale

J’ai commencé la danse orientale à Marseille et lorsque je suis partie vivre en Egypte quelques mois, j’avais en tête les Samia Gamal, Tahia Carioca ou encore Fifi Abdou, ces célèbres danseuses égyptiennes pleines de sensualité et de charisme. Pourtant, lorsque j’ai réussi à trouver des cours de danse orientale, il s’est avéré que ma professeure était… française. Une anecdote qui illustre bien la démonstration majestueuse et approfondie de ce podcast, Tarab, qui tend à nous montrer que les danses orientales vont bien au-delà de la seule danse classique orientale égyptienne qui s’est, en fait, beaucoup construite à travers les représentations occidentales et l’orientalisme. Le podcast nous plonge avec pédagogie dans l’univers foisonnant et mélodieux de ces danses et des magnifiques musiques qui les accompagnent, dans des codes sociaux beaucoup plus précis qu’ils n’y paraissent (il existe des danses pour les mariages, les baptêmes et tous les événements importants). Il nous fait également découvrir milles et une danses arabo-berbères :  aalaoui, dabke, fazzani… grâce à Mariem Guellouz, maître de conférences en sciences du langage à l’université Paris-Descartes et directrice des journées chorégraphiques de Carthage en Tunisie et à Raïssa Leï, directrice artistique de la troupe Kif Kif Bledi.

Tarab est un podcast de Binge Audio animé par Leïla Izrar, soutenu par l’Institut du Monde Arabe. Il interroge la perception des cultures arabes en France, et les multiples parts d’arabité dans la culture française. 

Les couilles sur la table : les gars du coin

J’ai grandi dans un de ces « coins paumés » décrits par le sociologue, Benoît Coquard, dans le podcast Les couilles sur la table, qui interroge les masculinités en milieu rural. Quand j’en suis partie pour aller poursuivre mes études « en ville », j’ai très vite compris que les sociabilités, les représentations, les « gens cool » n’y étaient pas les mêmes qu’à la campagne. Je me suis très vite distanciée aussi, de cette campagne où je ne me retrouvais pas, où les jeunes de mon âge n’avaient pas les mêmes préoccupations, pas les mêmes rêves, ni les mêmes horizons. Habitant désormais Paris, je perçois une forme de mépris parisien à l’encontre de ces campagnes perçues comme des viviers de fascistes et d’homophobes, d’alcooliques et de consanguins. Si cette réalité n’est qu’une réalité partielle et tronquée, on entrevoit un soupçon de mépris de classe dans ces formes de représentations ; une classe bourgeoise parisienne qui jetterait un regard condescendant sur une classe populaire provinciale. Les choses sont pourtant plus complexes qu’elles n’y paraissent. Benoît Coquard a passé trois ans avec « la bande à Boris », une trentaine de jeunes hommes et amis, à étudier la masculinité rurale populaire dans l’est de la France. Au-delà des clichés, ces jeunes hommes portent des valeurs fortes de solidarité, de famille, ils entretiennent des modes de vie sains, en opposition parfois à une représentation paternelle dépendante à l’alcool ; représentation dont ils s’affranchissent totalement au moment où eux-mêmes deviennent pères et sont valorisés dans ce nouveau rôle social, dans leur « bande ». Le sociologue a voulu redorer le blason de cette jeunesse avec qui il a grandi et dont il s’est peu à peu éloigné idéologiquement au moment même où il s’en éloignait géographiquement. Il déconstruit les représentations sur cette jeunesse rurale et populaire et interroge les rapports de genre qui se jouent en son sein. Son analyse sociologique m’a rappelé comment notre identité et nos sociabilités peuvent-être construites par les milieux dans lesquels nous évoluons, même après l’âge adulte. Elle m’a touché, en tant que jeune femme, désormais parisienne, issue de cette ruralité plutôt populaire qui, même si elle ne correspondait pas à ma vision du monde, m’a en partie construite. 

Les couilles sur la table est un podcast de Binge Audio animée par Victoire Tuaillon qui interroge les masculinités contemporaines avec l’idée que l’on ne naît pas homme mais qu’on le devient. 

Kiffe ta race, Les couleurs des sentiments

Dans l’imaginaire collectif, un couple mixte est un couple dont l’une des personnes est noire, arabe ou asiatique et l’autre blanche. Pourtant, il existe de multiples configurations de couples que l’on pourrait dire mixtes sans que cela ne se voit par la couleur de leur peau. Un congolais en couple avec une camerounaise, une coréenne en couple avec un chinois, une française d’origine sénégalaise en couple avec un sénégalais, une algérienne en couple avec un marocain… tous ces couples devront traverser des questionnements identitaires, culturels, parfois religieux inhérent à la mixité de leur couple. Pourtant, ils seront peut-être moins confrontés, dans leur vie de tous les jours aux regards des autres sur leur vie intime. Cela ne veut pas dire que celle-ci ne sera pas questionnée par leur entourage ; le choix de son-sa partenaire de vie est ainsi orienté, consciemment ou inconsciemment par les proches ou par un background culturels/religieux. Qu’est-ce que cela implique d’être en couple dit « racialement mixte » ou non mixte (la race étant entendu ici comme une construction sociale) ? Qu’est-ce que le « black love » ou les « power couples » ? Que nous disent-ils en termes de représentations ? Ce sont quelques-unes des questions posées par Rokhaya Diallo et Grace Ly dans cet épisode de Kiffe ta race

Ce podcast m’a interrogée, interloquée, remise en question, sans savoir vraiment si j’étais d’accord avec tout, notamment dans l’idée que le choix d’un-e conjoint-e soit aussi réfléchi voir calculé (en oubliant un peu l’amour…). Mais j’ai particulièrement apprécié l’éclairage de Fatima Aït Bounoua qui déconstruit le couple mixte, ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Elle revient sur la question de fétichisation des corps des femmes, notamment arabes et nous explique, par son histoire personnelle, qu’un couple valide/ invalide, c’est-à-dire une personne handicapée en couple avec une personne valide, peut-être confronté aux mêmes stéréotypes qu’une couple dit « racialement mixte ». J’ai aussi apprécié l’honnêteté intellectuelle et la franchise des protagonistes sur des questions qui demeurent trop souvent taboues en France.

Kiffe ta race est un podcast qui saute à pieds joints dans les questions raciales, sans tabou. Rokhaya Diallo et Grace Ly y parlent, autour d’un-e invité-e, d’arabes, d’asiatiques, de blancs, de roms, de noir-es, et tout ça sans aucun complexe.  

Dieu.e : Attika Trabelsi

Au moment où la haine de l’islamophobie envahie le petit écran et les discours politico-médiatiques, j’ai découvert le parcours la jeune militante musulmane Atika Trabelsi, en écoutant le podcast Dieu.e. Atika Trabelsi est co-fondatrice de l’association Lallab, une association/ laboratoire d’idée, dont le but est de faire entendre les voix plurielles des femmes musulmanes et de lutter contre les discrimination racistes & sexistes auxquelles elles font face en France. Elle a construit son parcours militant, bercée par l’éducation populaire et l’entrepreneuriat social. Elle évoque les questions d’intersectionnalité, de féminisme, d’antiracisme. Elle évoque également son rapport à la foi « beaucoup plus personnel et moins collectif […] beaucoup moins rituel et beaucoup plus spirituel » qu’avant, car elle a appris le questionner par un travail spirituel de connaissance d’elle-même.

Attika revient sur la difficulté, aujourd’hui, pour les femmes musulmanes voilées de trouver un travail, d’accompagner leurs enfants en sortie scolaire sans avoir à se justifier, d’être entendues dans le domaine de la santé (le syndrome méditerranéen est une pratique qui consiste à croire en un comportement d’exagération des symptômes de la part d’un patient et ce, du fait de ses origines et de sa culture)… 

La nécessaire prise en compte des réalités de chacun-e est le fil conducteur de son discours qui m’a touché par un universalisme qui n’exclut personne : reconnaitre les différentes réalités vécues tout en prônant une convergence des luttes des femmes féministes & religieuses, quelques soit leur confession, parler de l’utilité de la non-mixité dans certains espaces militants tout en prêtant attention à ne pas renforcer l’image de machistes qui colle à la peau des hommes musulmans. Son initiative, Power our stories a mis en lumière 30 femmes musulmanes du monde entier ayant contribué au rayonnement de l’islam dans l’histoire et m’a rappelé mes lectures captivantes des histoires de Khadija, l’épouse du prophète Muhammad et Fatima, qui fut sa fille. 

Dieu.e est le premier podcast francophone sur les féminismes religieux, habité par les contributions de théologiennes, d’activistes, de responsables de communautés ou simplement de croyantes. Il est réalisé par Alice Peyrol-Viale et Sinatou Saka.

Dalida et moi, une mélancolie arabe

Cette série de podcasts produite par Arte radio est l’histoire d’une rencontre avec une icône, une diva blonde reine du disco dans les années 70 et aujourd’hui un peu démodée. Dalida s’est invitée dans la vie de la journaliste Léa Veinstein suite à une série de signes annonciateurs. Elle l’a emporté puis nous a emporté dans son univers empreint de sensibilité et de questionnements philosophiques sur fond des plus belles mélodies de la diva égyptienne. La mélancolie de Dalida viendrait de ses origines arabes, de la douleur de l’exil ; elle a poussé la jeune journaliste à chercher à mieux la connaitre et l’a envahie à son tour en écoutant ses chansons et…moi aussi. Je me suis reconnue dans la sensibilité de Léa, dans ses angoisses et ses larmes un peu trop faciles et dans son admiration pour Dalida, cette femme sulfureuse pourtant si loin de nous avec ses longs cheveux blonds, ses robes à paillettes et ses multiples amants, mais pourtant si touchante. Aujourd’hui, Dalida est devenue une icône queer (une personne se dit queer quand elle ne se reconnaît pas dans la sexualité hétérosexuelle, ou ne se sent pas appartenir à un genre défini) sans jamais l’avoir su, alors qu’elle faisait tout pour masquer son strabisme et ses traits carrés et était d’une féminité extrême. C’est sans doute aussi cette beauté imparfaite et incarnée qui pousse à l’admiration et m’avait moi-même poussée, bien avant d’être parisienne, à aller admirer la statut grandeur nature qui trône sur sa tombe, dans le cimetière de Montmartre. L’admiration est quelque chose qui ne s’explique pas, allant au-delà de toute logique mais qui peut trouver son origine dans des raisons enfouies au fond de nous-même. Ce sont ces raisons que Léa est allée chercher en nous embarquant avec elle dans son introspection, pour un fabuleux voyage sonore. 


Bookclub : histoire d’une guerrière à cœur ouvert…

Cette histoire, c’est l’histoire de la jeune autrice franco-camerounaise Marie-Alix De Putter, qui se définit elle-même comme un être humain imparfait qui aime raconter des histoires et utiliser sa voix pour inspirer les autres à en faire de même.  Son premier livre, très personnel, « Aime, ma fille, aime ! » est sorti début septembre. A lire absolument…

J’ai rencontré Marie-Alix dans une soirée chez une amie commune. Pour être plus précise, j’ai rencontré Marie-Alix, lors d’une soirée où j’avais réussi à m’extirper de mon cocon douillet pour aller chez une amie, dans une banlieue parisienne chic, mais, qu’on se le dise, un peu lointaine… Je n’avais pas encore lu son livre, mais j’en avais entendu parler dans les « recommandations culturelles » de Lauren Bastide, la prêtresse du féminisme dans le podcast « La poudre ». Nous avons donc échangé, autour de cakes au saumon délicieux, sur son parcours, sa fille, nos points communs, la vie… La conversation fut fort agréable et j’ai eu envie de la prolonger ici, après avoir lu son livre qui m’a beaucoup touché.

Le livre… « Aime, ma fille, aime ! »

Ce livre parle avant tout d’amour : son grand Amour d’abord, Eric, jeune théologien français parti en mission au Cameroun pour enseigner, puis assassiné dans des conditions qui demeurent mystérieuses, encore aujourd’hui ; l’amour pour leur fille ensuite, à qui ce livre est dédié et transmet une leçon de vie. Cette vie pour laquelle elle s’est battue lorsque tout s’écroulait autour d’elle, grâce à ce petit être qui grandissait en elle.

Mais le livre parle aussi des réalités de ceux qui subissent les discriminations raciales dans leur quotidien, ici ou ailleurs, des idées reçues qui sont renvoyées sur les couples mixtes, comme si leur amour ne pouvait être vrai et sincère. Il parle des « cases » dans lesquelles beaucoup essaient de nous (vous ?) conformer, des injustices dans un système camerounais empêtré dans la corruption et le népotisme, de violences gynécologiques et d’inégalité d’accès aux soins, d’embuscades administratives… Il parle enfin de femmes guerrières, de métissage, de transmission et de résilience.

Mais laissons Marie-Alix nous en dire plus…

L’autrice… Marie-Alix à cœur ouvert

Crédit photo : Karine S. Bouvatier

La première question que l’on a envie de te poser est comment vas-tu aujourd’hui ? Et comment va Rachel ?

Je vais bien et Rachel va TRÈS bien ! Bien sûr, il y a des jours et périodes plus difficiles que d’autres, comme pour tout le monde, mais j’accueille chaque jour avec beaucoup de gratitude et de joie.

Comment t’es venue l’idée de raconter votre histoire ?

C’est pour Rachel, notre fille, que j’ai commencé à l’écrire. À bientôt sept ans, elle me pose beaucoup de questions sur son papa. J’ai souhaité qu’elle puisse disposer de ce témoignage sur l’histoire d’amour qui a uni ses deux parents. Je veux lui dire, ainsi qu’à toutes les personnes touchées par des épisodes difficiles, qu’une vie est possible après un drame.

Comment s’est passé le processus d’écriture ? Et plus tard, la mise en lumière de cette histoire, très personnelle et intime, aux yeux du monde ?

J’ai eu l’idée d’écrire à partir de 2016. Mais c’est l’année suivante, en 2017, que j’ai vraiment commencé la rédaction qui s’est achevée un an plus tard.  J’ai ensuite mis un an avant de trouver un éditeur… Un vrai parcours de résilience (rires !).  L’écriture de ce livre a été longue et parfois douloureuse, et il a fallu donc prendre du temps. Le ton personnel tient aussi au fait que c’est une question d’authenticité, de sincérité : le/la lecteur/rice ne peut pas comprendre ce que représente la perte d’Éric pour moi s’il ignore qui je suis. J’ai donc voulu me présenter avec mes vulnérabilités et mes faiblesses, sans masque.

Si tu devais qualifier ton livre en un seul mot, lequel choisirais-tu ?

A.M.O.U.R  🙂

Quel message souhaiterais-tu faire passer à toutes les filles (et femmes) qui nous liront ?

J’observe en toutes les femmes fortes autour de moi qui ont une capacité à s’aimer vraiment – aimer les autres, aimer la vie -, à avoir confiance en elles et à exprimer leurs convictions/envies/besoins, à persévérer face à l’adversité, à embrasser leurs vulnérabilités, à se soutenir… Chacune d’entre nous dispose d’un don, d’un talent unique trop souvent bridé, d’une voix que la société veut parfois étouffer. Et, je ne cesse de le dire à Rachel et aux jeunes femmes que j’accompagne : « Tu as de la valeur, tu es née libre, tu es née forte, alors n’oublie pas de le rester !

Tu as de la valeur, tu es née libre, tu es née forte, alors n’oublie pas de le rester !

Marie-Alix De Putter

Quels sont tes prochains projets (dont tu voudrais nous parler)?

Les échanges nés grâce à « Aime, ma fille, aime ! » avec les personnes qui ont lu le livre et/ou qui viennent me rencontrer pendant les soirées dédicaces sont incroyables. Cela me conforte dans l’idée que les histoires ont un pouvoir, celui de nous rappeler notre humanité partagée.

Ainsi, je serai reconnaissante de pouvoir continuer à raconter des histoires et à utiliser ma voix  afin d’inspirer d’autres à en faire de même !

Mille mercis !


Mes podcasts de l’été : quand fitness et intellect font bon ménage

C’est la rentrée et vous avez le moral dans les chaussettes ? J’ai la solution pour vous : une sélection de mes meilleurs podcasts de l’été. Ils feront de vos trajets sur le chemin du boulot (ou de l’école) des aventures palpitantes à la découverte de personnages hauts en couleur. De mon côté, c’est à la salle de sport que je plonge dans cet océan de savoir et d’histoires infinies…

Je me suis inscrite récemment à la salle de sport et je n’aime pas ça. Le culte du corps et de la performance, ce n’est pas trop mon truc. Mais à Paris, il est difficile de trouver de jolis coins près de chez soi pour aller courir, comme la corniche à Dakar ou le parc de font-obscure à Marseille qui furent les théâtres de mes plus brèves grandes performances sportives. Alors, pour rendre ces moments un peu moins pénibles et prendre soin de ma santé tout en me cultivant, j’écoute des podcasts sur mon vélo elliptique. Pour que vous aussi, vous ayez l’opportunité de découvrir des sujets passionnants dans la cuisine, dans le métro, à pied ou à vélo, j’ai décidé de partager ici ma sélection de podcasts préférés de l’été. Ils brossent le portrait de personnages sans concessions et politiquement incorrects, dans une sélection totalement subjective et orientée idéologiquement.

Ma fille sous influence – saison 2 : « De l’autre côté du miroir »

Montrer une facette humaine, parfois dure mais toujours juste de jeunes femmes qui ont été inculpées pour terrorismes sous l’influence de la propagande de l’Etat Islamique qu’elles racontent, tel est le pari risqué mais réussi d’Edith Bouvier et Céline Martelet dans la deuxième saison du podcast « Ma fille sous influence » sur France Culture. Un énième sujet sur les femmes djihadistes vous direz-vous, combinant clichés islamophobes, sexistes et polémistes pour vendre et effrayer l’opinion publique ? Perdu ! L’excellente série de 4 épisodes est loin d’être cela. Elle dresse plutôt des portraits sans demi-teinte, de ces jeunes femmes parfois touchantes, parfois cruelles, mais toutes entières, qui partagent avec les auditeurs leur parcours de djihadistes en repentir. C’est la question du pardon et de la rédemption qui traverse cette série de témoignages. Quelle place, quelle chance laisse-t-on à des femmes qui ont été condamnées pour l’un des plus hauts crimes dans l’échelle des juridictions françaises : le terrorisme ? Les histoires de ces jeunes femmes m’ont interrogée sur ma perception du bien et du mal, du juste et de l’injuste, sans jamais pouvoir trancher. Elles m’ont rappelée mes cours de sociologie sur le parcours de Khaled Kelkal, que le journal Le monde surnomme le « premier djihadiste made in France ».

Ces histoires m’ont rappelée que nous ne devons cesser d’interroger les destins individuels, qu’ils soient heureux ou macabres, pour comprendre notre Histoire commune.  Elles posent la question de l’inné et de l’acquis dans les parcours de vie. Envisager que l’on ne naît pas terroriste mais qu’on le devient est le choix le plus difficile, car cette perspective renvoie aux responsabilités collectives qui peuvent faire basculer des vies : celles de l’école, des parents, des réseaux sociaux, des mauvaises fréquentations… Plus globalement, cela nous renvoie aux questions des perspectives de vie offertes à ces jeunes femmes, à l’égalité des chances, à l’espoir, à la croyance ou non croyance, à la foi.

Spla$h: « Pourquoi Marseille s’effondre-t-il ? » 

Dans cet édition estivale de Spla$h, Étienne Tabbagh, marseillais d’adoption, part de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018 et déroule le fil de l’histoire de Marseille, de son port et de ses quartiers populaires. Il pose un regard pédagogique sur le phénomène de gentrification de la ville, souhaité par la mairie depuis deux décennies mais qui n’a jamais complètement réussi son pari d’attirer les riches au centre-ville. On y entend battre le cœur du Marseille populaire, à travers les voix des habitants de la rue d’Aubagne, propriétaires véreux, acteurs associatifs, politiques, urbanistes ou encore sociologues qui posent leurs analyses et nous éclairent sur la dégradation progressive de ces quartiers et de leurs immeubles aux murs fissurés et aux façades parfois vacillantes. Le Marseille que j’aime, celui du marché de Noailles, de La Rose de Tunis et du Kaloum, est dépeint ici à travers l’histoire du mal-logement et des spéculations immobilières orchestrées politiquement au dépend de ceux (commerçants ou habitants) qui font ces quartiers de la ville, son âme et qui la rende si passionnante.

Miroir miroir : « Grossesse, l’anti-mode d’emploi » & Un podcast à soi : « l’horloge biologique on t’a pas sonné ! »

La pression sur les femmes en âge de procréer est grande. La pression sur les femmes enceintes est grande. La pression…sur les femmes est grande. Du désir ou non-désir d’enfant à sa concrétisation, ces deux podcasts posent, chacun à leur manière, les questionnements et la pression sociale auxquelles sont confrontées les femmes face à la maternité. Qu’est-ce que les femmes qui ne veulent pas d’enfant ressentent face à cette injonction sociale ? Et celles qui ne peuvent pas en avoir ? Quant à celles qui sont enceintes, quelles pressions vivent-elle de la part de leur entourage, des passants, du boulanger ? Ce sont toutes ces questions que ces deux podcasts abordent en nous ouvrant l’esprit sur les différents possibles en tant que femmes et sur la manière d’habiter son corps.

Dans « Miroir miroir », Jennifer Padjemi pose un regard bienveillant sur nos corps, aussi divers soient-ils et l’image qu’on nous en renvoie chaque jour. Elle nous invite à poser nos propres limites face aux injonctions collectives et à réfléchir à nos identités au-delà du regard des autres et des avis inquisiteurs, particulièrement nombreux sur les questions de maternité.

Dans « Un podcast à soi », Charlotte Bienaimé déconstruit les questions de genre et raconte le vécu de femmes sans enfants et ce que cela raconte en termes de rôles sociaux, de transmission, de désir ou de frustration. Elle nous conduit à revoir nos propres schémas de pensés, modelés par une prédominance patriarcale millénaire.

Les pieds sur terre : L’imam gay

C’est l’histoire incroyable de Ludovic Mohamed Zahed, le premier imam homosexuel de France. C’est l’histoire de son acceptation progressive par lui-même puis par ses proches. Cette histoire nous est racontée avec finesse par Sonia Kronlund dans l’émission « Les pieds sur terre » de France Culture.

A travers le parcours du jeune homme, ce podcast nous fait voyager des portes du salafisme en Algérie à son projet de fonder une famille et ouvrir une mosquée inclusive en Afrique du Sud avec son mari, en passant par son coming-out d’adolescent en France. Ludovic a réussi le pari quasi-impossible de concilier son homosexualité avec sa religion, l’islam, et de gagner le soutien de ses parents dans ses choix et projets de vie, par son humanité et sa résilience. J’ai été touchée par cette famille, celle de Ludovic qui explique l’acceptation de sa différence, dans toute sa douleur et grâce à sa foi en l’islam.

Im/patiente 

Ce dernier podcast est mon ultime favori. Il m’a incroyablement touchée, questionnée, remise en question, bouleversée mais il m’a aussi ouverte à de nouvelles perspectives de pensées. Je l’ai pourtant découvert de la pire des manières, à l’annonce du décès de son héroïne – le mot est faible, vous le comprendrez en l’écoutant, Maëlle Sigonneau, sur les réseaux sociaux et dans cet article de Télérama qui lui rend un bel hommage. Elle s’est battue pendant trois ans contre un cancer du sein incurable : ceux que l’on ne veut pas voir, car ils nous renvoient à nos pires angoisses. Ce podcast me fait penser à l’image du citron amer qui est donnée au dans le premier épisode de la série « This is us » :

« Parfois , […] la vie se résume à prendre les citrons les plus amers et à en faire quelque chose qui ressemble à de la limonade. »

C’est un peu ce qu’à fait Maëlle en se lançant dans l’incroyable aventure du podcast Im/patiente. Ce cheminement et la rencontre avec Mounia El Kotni, anthropologue et co-créatrice du podcast, sont racontés dans le premier épisode. Toutes deux questionnent, au fil des épisodes, dans une complicité touchante, les sujets que soulève le cancer du sein dans notre société : le rapport au corps, la féminité, les relations amoureuses, la relation soignant-soigné, les violences oncologiques, l’annonce de la maladie, la difficile prise en compte de l’humain dans le milieu médical…

Ces deux femmes incroyables nous emportent avec elles dans leurs remises en question de la féminité, de la bien-portance à la bien-pensance, dans un tourbillon de fraîcheur et de bonne humeur contagieuse. Mon seul regret, terriblement égoïste, est qu’il n’y ait que 3 épisodes, dont le message gravé au fond de moi, de nous tous, restera quoi qu’il advienne.

Bonne écoute !


Sephora, l’épouse de Moïse

Certaines femmes ont joué un rôle extraordinaire dans l’histoire du monothéisme, mais on ne sait presque rien d’elles. Il en est ainsi pour Sephora (Tsippora), l’héroïne du deuxième volet de la trilogie « La Bible au féminin ». Elle était la femme du prophète Moïse, elle était noire, elle était belle. Elle l’a poussé à aller libérer son peuple du joug du Pharaon et le guider vers Canaan, le pays « de lait et de miel ». 

« Je suis noire et belle, fille de Jérusalem. Comme les tentes de Quédar, comme les tentures de Salomon. Ne me voyez pas si noire, celui qui m’a basané c’est le soleil.» Le Cantique des cantiques. 1, 5-6

En commençant son livre par ce verset controversé du Cantiques des cantiques, l’auteur de « Tsippora »,  entend rétablir la véritable histoire de Sephora. Représentée comme une femme blanche à la Chapelle Sixtine, elle était pourtant une fille du pays de Kouche, que l’on situe vers le Soudan et la Nubie (sud de l’Egypte) et elle avait la peau d’ébène.

La jeunesse de Moïse (détail : Les filles de Jéthro), fresque de la chapelle Sixtine, réalisée par Sandro Botticelli (1481-82). Wikipédia.

Il est important de préciser cela, tant sa couleur de peau a joué un rôle dans l’accomplissement de son destin de femme. Recueillie par Jethro alors qu’elle n’était qu’une enfant, Sephora deviendra sa fille préférée. Pourtant, seul Moïse, l’étranger, verra sa véritable beauté, lors de sa fuite au pays de Madiân pour échapper aux hommes de Pharaon.

Cet homme aux allures de princes intrigue dans le pays de Jethro, qui le prend en affection et l’accepte comme gendre. Pourtant, alors qu’ils mènent une vie paisible dans la cour de Jethro, et qu’elle a déjà eu deux enfants de lui, Gershom et Eliezer, Sephora refuse de l’épouser avant qu’il ne prenne le chemin de l’Egypte. Elle est la première à croire que lui seul peut aller délivrer les Hébreux, réduits en esclavage par  Pharaon et qu’ainsi est la volonté de Dieu.

« Je sais qui tu es ! Je t’ai vu en rêve avant même de te rencontrer. Je sais qui tu es et qui tu peux devenir. Le temps qui t’attend n’est pas dans les pâturages de Madiân. »

Hatchepsout, celle qui a recueilli Moise au milieu des roseaux, celle qui regna sur l’Egypte puis fut renversée par son mari et neveu Thoutmès le troisième, est aussi l’une des raisons qui conduisent Moïse vers les terres d’Egypte. Les rumeurs sur sa mort vont bon train et Sephora incite Moïse à aller saluer une dernière fois celle qui fut comme sa mère.

C’est ainsi que Moïse et Sephora prirent le chemin de l’Egypte, après l’épisode du buisson ardent où Dieu s’adressa a Moïse. D’après le roman, ils furent nombreux, ceux de Madiân, à les accompagner. En chemin, Sephora sauve Moïse de la colère de l’Eternel en accomplissant la circoncision de leur fils Eliezer. Cet acte représente pour les juifs la marque de l’alliance avec Dieu.

Mais les temps qui attendent Sephora en arrivant en Egypte ne l’épargnent guère du racisme et des complots au sein du peuple de Moïse, rejetée en premier lieu par Aaron et Myriam, les frères et soeurs de sang de son époux. Jethro dira d’eux que même s’ils furent physiquement libérés de l’esclavage, ils demeurèrent esclaves dans leurs esprits :

«Tsippora, mon enfant, n’oublie pas qu’ils sont perdus à eux-même car Pharaon à massacré, a coup de fouet, et sous le poids de ses briques, ce qui était leur innocence dans le coeur de Yhwh.»

C’est ainsi que Sephora fut écartée et séparée de son époux bien-aimé, pendant des années, durant les dix plaies d’Egypte et même lorsque la mer rouge s’ouvrit devant lui, exactement comme elle l’avait vu en rêve.

Sipporah (Sephora), vue par le photographe James C. Lewis, Nofi.

Ainsi Marek Halter écrit, pour signifier le rôle des femmes dans l’histoire :

« la libération d’un groupe humain passe par celle de la femme. À l’intérieur d’un groupe soumis, la femme est doublement soumise. À partir du moment où elle se libère, le groupe est obligé de revoir ses principes.» Tsippora, Jeune Afrique, janvier 2004.

Les sources historiques et religieuses divergent sur la descendance de Moïse et de Sephora de la version donnée par Marek Halter. L’auteur reconnait une part d’invention dans son roman (Cf. article Jeune Afrique) du fait du peu d’éléments existants sur la vie de Sephora dans les textes bibliques.

Mais par ces libertés, Marek Halter a su mettre en lumière un personnage oublié, et nous faire regarder d’un œil nouveau l’histoire de Moïse. En effet, s’il est un personnage éminemment important dans la Bible comme dans le Coran, peu retiendront ne serait-ce que le nom de son épouse Séphora. Il m’a paru essentiel de revenir sur son histoire, à une époque où les polémiques sur la couleur de la peau ou les origines font encore naitre des débats inutiles et stériles, des millénaires plus tard.

C’est selon moi, la force de l’œuvre de Marek Halter, de nous permettre de relire la vie de personnages religieux comme Khadija, Aïcha ou Sarah, à la lumière de nos propres réalités. Il nous plonge dans leur univers de femmes, et dépeint avec précisions les émotions qui auraient pu être les leur, forçant notre admiration devant leurs persévérances et redonnant toute leur humanité à ces héroïnes oubliées.

Marek Halter, en fervent défenseur du dialogue interreligieux, nous pousse aussi à voir les points communs dans la généalogie des trois grandes religions monothéistes : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam. A une époque où les extrémismes de tout bord semblent gagner du terrain chaque jour un peu plus, on ne peut que saluer une telle initiative et inviter tout un chacun à se pencher sur ces histoires.  


Sarah, la femme d’Abraham

Il était une histoire à l’origine des trois religions monothéistes mais dont (presque) personne n’a entendu parler. C’est l’histoire de Sarah, celle qui est, dans la Torah, la Bible et le Coran, l’épouse d’Abraham (Ibrahim pour les musulmans), le père des croyants. Elle lui donna un fils, Isaac, alors que tout le monde la croyait stérile. Dans ce premier volet de la trilogie « La bible au féminin », Marek Halter présente une héroïne fière et passionnée qui vous embarquera avec elle au coeur de ses souffrances. 

L’enfant rebelle

L’auteur revient sur la jeunesse de Sarah, qui s’appelait alors Saraï, fille des puissants d’Ur, peuple polythéiste que l’on situe dans la Mésopotamie antique (Irak actuelle).

Le roman s’ouvre sur la frayeur de celle qui, toute jeune fille découvre le « sang des femmes » entre ses cuisses. Sa réaction est à la hauteur des épreuves qui l’attendent, puisque ce sang signifie par tradition que la jeune fille est en âge de se marier avant la prochaine lune.

En dépit de son amour immense pour son père, Ichbi Sum-Usur, elle ne peut se résoudre au destin qu’il lui a choisi, celui d’épouser un fils de puissant dont elle ne sait rien. Au cours de la cérémonie de mariage aux rituels surprenants et aux chants explicitement sexuels, l’enfant qu’elle est encore prend peur et devine qu’elle ne sera jamais heureuse aux côtés de cet homme.

Sa fuite l’emmène au-delà des portes de la ville, où elle rencontre le jeune Abram (qui deviendra Abraham). Après un retour forcé auprès des siens, elle ne cesse de penser à lui et au baiser qu’ils n’ont pu échanger. Elle fuit une seconde fois, pressentant un nouveau mariage, et dans un acte de désespoir, va trouver chez une Kassaptu (sorcière), une « herbe de sècheresse » qui la rendra stérile.

La Sainte Servante d’Ishtar

L’absence de règle justifie d’élever la jeune Saraï au rang de Sainte Servante d’Ishtar, déesse de l’amour et de la sexualité. Par cette fonction, elle devient également gardienne du temple, et effectue de sensuelles danses du taureau, devant les cornes de l’animal en furie et les yeux des jeunes guerriers, pour leur donner la force d’aller au combat. C’est dans ce temple que des années plus tard, Abram, son amour de toujours, viendra la chercher pour lui proposer de devenir sa femme et de fuir avec lui.

Déplacement de Sarah et d’Abraham d’Ur en Egypte vers 2100 avant notre ère. Crédit :Profs d’Histoire lycée Claude Lebois – Canalblog

L’épouse

Une nouvelle vie commence pour celle qui s’appelle désormais Sarah, épouse d’Abraham son bien-aimé. Elle apprend la vie simple au point de ne plus se distinguer des autres femmes nomades, bien que sa grande beauté et l’amour d’Abraham ne cessent de susciter leur jalousie. Mais Abraham, affirme qu’il n’existe qu’un seul Dieu, Yhwh, et que celui-ci lui a parlé. Accusé de renier ses ancêtres, il est contraint de quitter sa famille avec Sarah et tous ceux qui le croient.

Leur destin les conduit jusqu’à Canaan (Israël & Palestine actuelle), puis jusqu’en Egypte lors des années de sècheresse. Sarah est alors livrée à pharaon par Abraham qui la présente comme sa sœur pour sauver son peuple. A cet instant de l’histoire, on souffre en même temps que l’héroïne, on se révolte avec elle, et on prend surtout toute la mesure de la force de cette femme, dont la beauté ne se fane jamais, à son grand désespoir.  Elle va jusqu’à proposer sa servante, Hagar à Abraham pour lui faire un enfant : Ismaël, le fils que son Dieu lui a promis. Mais la jalousie la ronge et la douleur de ne pas pouvoir enfanter la renferme sur elle-même au point parfois d’en perdre la raison.

La mère

S’ « adressant sans honte au Dieu Très-haut d’Abraham », elle finit par être exhaussée et donne naissance à Isaac, le fils qu’elle n’attendait plus et qui pourtant la comblera de joie jusqu’à son dernier souffle, lorsqu’elle pria « le Dieu Très-haut que l’on se souvienne longtemps de Sarah et d’Abraham » (Marek Halter).

Tombeau des patriarches à Hébron. Crédit photo : Wikimedia Commons

La tradition dit que Sarah et Abraham reposent au tombeau des patriarches (mosquée Al-Ibrahim pour les musulmans) aux côtés d’IsaacJacob, et leurs épouses Rébecca et Léa. On dit que c’est ici qu’était la grotte de  Makhpéla, où Abraham fit élever le tombeau de Sarah selon ses dernières volontés pour bâtir « la première maison de tout un peuple » (Marek Halter).

Au-delà de cette incroyable histoire d’amour, j’ai découvert une femme qui a transcendé toutes les règles sociales pour épouser son homme qui n’était alors qu’un mar.Tu (un homme-sans-ville) mais dont le destin bouleversa celui de l’humanité. J’ai été touchée par l’enfant qui ne peut se résoudre aux règles sociales de son rang mais aussi par la femme qui, malgré l’amour inconditionnel de son époux, ressent dans ses tripes le malheur de ne pas pouvoir enfanter. Entre spiritualité et humanité, ce roman écrit à la première personne donne vie au personnage de Sarah auquel on s’attache au fil des pages, en nous faisant oublier par sa modernité, l’époque à laquelle il se réfère.

 

 


Aïcha : deuxième épouse du prophète Muhammad

Je m’en vais vous parler de l’histoire de celle que l’on appelle la mère des croyants : Aïcha bint Abi Bakr, deuxième épouse du prophète Muhammad. Troisième volet de la trilogie de Marek Halter après Khadija et Fatima, le roman Aïcha nous éclaire sur la vie de celle qui fut la plume du prophète. Un destin de femme émouvant qui nous transporte au-delà de nos idées reçues et dans les tourments de son cœur.

La mémoire de l’islam

Le roman commence à la première personne, comme pour signifier au lecteur qu’il sera irrémédiablement embarqué bien au-delà de sa lecture, dans la vie de celle dont le destin plane encore sur le monde musulman.

« Moi qui suis devenue l’épouse de Son Messager quand je jouais encore avec mes poupées en chiffon, j’ai vu la parole du Coran naitre sur les lèvres de mon bien-aimé comme un nourrisson fragile avant de se répandre aux quatre horizons. »

Lorsque j’ai entamé la lecture du livre d’Aïcha, je l’ai fait avec une teinte de scepticisme, car j’étais encore marquée par l’emprunte de « Khadija », que je vous ai évoqué ici et de « Fatima », sa fille, qui fut élevée comme un garçon. Mais dès la lecture de ces premières lignes, j’ai lu le roman d’une seule traite, le temps d’un aller-retour en train.

Aïcha a eu un rôle essentiel dans la vie du prophète mais aussi de tous les musulmans. Cette belle rouquine fût d’abord la fille de l’ami le plus cher du prophète, Abu Bakr, également le premier calife de l’islam, avant de devenir l’épouse de Muhammad alors qu’elle n’était pas encore pubère. Durant ses premières années de mariage, elle fit preuve d’une capacité de mémorisation incroyable. Lorsque Muhammad eu la révélation, Aicha était le plus souvent à ses côtés afin de mémoriser les versets du Coran qu’il récitait. On dit d’elle qu’elle était la mémoire de l’islam ; comme nous explique Marek Halter, «la plupart des hadiths, des règles concernant le prophète auxquels tout musulman se réfère, c’est elle qui les a écrites ». Dans son roman, il explique le rôle important qu’elle a joué en toute conscience :

« Aujourd’hui encore, je ne suis que l’œuvre de Muhammad le Messager. De cela, je sais que Dieu le Miséricordieux est satisfait. Il a voulu que ma mémoire soit incomparable afin de la mettre au service de Sa volonté et de Son Envoyé. En temps de paix comme en temps de guerre, Muhammad, mon époux très aimé, y a puisé les mots et les enseignements qu’il y avait déposés comme dans un coffre précieux. »

Epouse bien-aimée du prophète

Mais au-delà de la vivacité intellectuelle d’Aïcha, j’ai été touchée, en lisant son histoire, par la sincérité de son cœur et de ses paroles qui ont guidées sa vie de femme. En effet, l’auteur dresse le portrait d’une femme éperdument amoureuse de son époux, Muhammad, et extrêmement fière de la place spéciale qu’elle occupe dans son cœur. Ainsi, on dit qu’elle était la femme préférée du prophète. Ce sont aussi ses tiraillements intérieurs, ses jalousies, ses doutes… qui en font un personnage attachant. En lisant ses mots, on s’identifie facilement à elle, car ses questionnements sont aussi ceux de milliers de femmes à travers le monde, aujourd’hui encore. Quelle est notre place dans la société, dans notre famille et dans notre propre maison ? Comment faire passer nos idées, défendre nos valeurs dans un contexte où les puissants sont majoritairement des hommes ? Comment bâtir solidement notre couple, faire des compromis tout en gardant notre identité ? Comment être reconnues à notre juste valeur ?

Ainsi, lorsqu’Aïcha est accusée d’infidélité, on comprend sa douleur alors qu’elle est prête à se laisser mourir si son mari doute d’elle. Plus tard, Muhammad recevra une révélation dans laquelle Aicha sera innocentée, mais le mal causé par le doute ne pourra être réparé. Son cœur est aussi mis à l’épreuve chaque fois que le prophète prend une nouvelle épouse, lors d’une bataille victorieuse afin de concrétiser une alliance. La jalousie la ronge et altère sa joie de vivre, alors qu’elle reste digne grâce à sa foi indéfectible et à cette place unique que Muhammad lui a fait, dans son cœur comme dans sa vie. Elle finira, en dépit de cette jalousie, par nouer une relation fraternelle avec Hafsa, l’une de ses coépouses (fille d’Omar, un autre compagnon du prophète) qui deviendra son alliée dans la maison, face aux multiples rivalités qui s’installent.

La relation d’Aïcha avec Fatima, la plus jeune fille du prophète, dont l’âge est proche du sien, sera également tumultueuse. Alors que l’une veut garder son père auprès d’elle, le protéger et apprendre auprès de lui l’art de manier les armes, l’autre veut chérir son époux et passer le maximum de temps à ses côtés tandis que ses compagnons et les affaires de la cité l’accaparent. Pourtant, vers la fin de la vie de Muhammad, ces tensions s’apaiseront et chacune des deux femmes trouvera une place auprès de lui : Fatima lui donnera une descendance alors qu’Aïcha ne peut avoir d’enfants. Son épouse bien aimée le soutiendra et le conseillera dans ses choix et dans la gestion de la communauté.

Il faut bien comprendre que, par les alliances qu’elles suscitaient, mais aussi leurs personnalités et leurs qualités, chacune des épouses eu un rôle à jouer dans la vie de la communauté des croyants, en perpétuelle construction. Cette place se fera en complémentarité avec celle des hommes, notamment les compagnons du prophète.

Mère des croyants

Après la mort du prophète, Aicha s’opposera pourtant à la succession d‘Ali (mari de Fatima et cousin de Muhammad) pour le califat. Elle finira par prendre les armes contre lui au cours de la bataille du Chameau où elle sera vaincue, faite prisonnière puis ramenée à Médine, où il lui sera permis de finir paisiblement sa vie (Source : Univeralis). Certains voient ici les prémices de la Fitna (la discorde) qui aura lieu après la mort du prophète, et aboutira à la division entre chiites et sunnites. Mais ceci est encore une autre histoire…

Miniature représentant la bataille du chameau. Crédit image : 15minutehistory.org

Alors, après avoir refermé les dernières pages du roman « Aïcha », je comprends le rôle essentiel qu’elle a joué auprès du prophète mais également auprès de la communauté des musulmans (umma) toute entière. L’auteur, Marek Halter, met un point d’honneur à « réhabiliter » la place d’Aïcha dans l’Histoire qui a eu tendance à être oubliée. Loin des clichés de femmes musulmanes soumises qui perdurent aujourd’hui, les premières femmes de l’islam jouèrent un rôle essentiel dans une société mecquoise où les traditions patriarcales et le rôle des « clans » prédominaient.

Je n’ai désormais qu’une envie, continuer d’apprendre sur toutes ces femmes ayant jouées un rôle central mais qui, à travers les âges, ont été écartés de la vie active des trois grandes religions monothéistes (le judaïsme, le christianisme et l’islam).


Trésors de l’islam en Afrique : métissage culturel entre la péninsule arabique et le continent noir

L’Institut du Monde Arabe nous fait voyager entre les terres d’origines de l’islam et ses terres d’adoption en Afrique subsaharienne, dans l’exposition « Trésors de l’islam en Afrique : de Tombouctou à Zanzibar », jusqu’au 30 juillet 2017. Je partage avec vous mes découvertes en déambulant au milieu d’œuvres toutes plus belles et plus colorées les unes que les autres.

Aïda Muluneh, City life, 2016. Crédit photo : Pascaline

Commerces et diffusion de l’islam

Né en 622 dans la péninsule arabique, l’islam se diffuse dès le VIIIème siècle en Afrique subsaharienne grâce au commerce et à la construction progressive d’un réseau de marchands dépassant les frontières des pays et des continents. Des alliances économiques aux pactes politiques, en passant par la guerre sainte (jihad), les facteurs de cette expansion sont nombreux et complexes, dépassant les clichés contemporains d’une religion sanguinaire.

Dans le sillon de ces échanges, un processus d’appropriation de la religion par les sociétés africaines se développe d’est en ouest du continent, amenant parfois au syncrétisme avec des pratiques traditionnelles ancestrales. L’idée selon laquelle l’islam a été imposée unilatéralement sur le continent est donc déconstruite au fil de l’exposition. Quelles que soient les origines de l’expansion de l’islam, il y a eu un véritable métissage culturel et la construction d’un patrimoine islamique propre à l’Afrique subsaharienne vivace, encore aujourd’hui.

Photographie d’Hara (Ethiopie). Crédit photo : Pascaline

De Tombouctou à Zanzibar

Des centres intellectuels pour l’enseignement de l’islam apparaissent comme à Tombouctou (Mali) et des cités musulmanes émergent comme à Harar (Ethiopie), souvent qualifiée de quatrième ville sainte de l’islam. Dans les ports d’Afrique de l’est, des intermariages sont conclus entre des musulmans étrangers qui s’intègrent à la société locale. Une culture Swhailie émerge alors dans cette région, caractérisée par la pratique de l’islam, le commerce et de développement de villes swahilies dont les plus grandes deviennent de véritables cités-Etats.

En Afrique de l’ouest, l’islam s’est développé par les routes sur lesquelles transitaient l’or et les esclaves. Les marchands puis certains rois du Sahel adoptent officiellement la religion, donnant naissance aux premiers pouvoirs musulmans dans la région. L’histoire du sauvetage clandestin des manuscrits de Tombouctou, patrimoine culturel témoignant de l’effervescence sous le royaume Songhaï (15-16ème siècle) émeut les visiteurs qui peuvent découvrir quelques pièces historiques. En 2012, il aura fallut déployer un élan d’ingéniosité pour faire sortir les précieuses reliques dans un Mali sous occupation jihadiste. Mais la religion ne doit pas être assimilée à ces pratiques extrémistes et marginales, c’est le message distillé tout au long de l’exposition et illustré par des pièces d’époque, qui témoignent de l’histoire et des pièces plus récentes.

Bannières calligraphiées de Rachid Koraïchi. Crédit photo : Pascaline

Confréries et pratiques

L’islam est divisé en différents courants, parmi lesquels le soufisme trône en bonne place en Afrique subsaharienne. Cœur spirituel de la tradition islamique, le soufisme est structuré en confréries (tarîqas) qui diffusent les enseignements d’un maitre (cheikh). Il existe autant de confréries sur le continent (Shâdhiliyya, Qâdiriyya, Tijâniyya, Mouridiya…) que de pratiques religieuses.

Du dikhr (récitation des noms de Dieu) en passant par le pèlerinage sur les lieux des tombeaux des saints (Fès-Maroc- pour les Tijanes et Touba- Sénégal- pour les mourides) ou encore la récitation du chapelet, les gestes du sacré prennent de multiples formes. Ils sont tout autant d’indices sur la multitude de facettes que revêt l’islam en Afrique. Mais dans l’océan indien comme en Afrique de l’Ouest, les confréries se posent comme des garants des valeurs traditionnelles et s’opposent à la présence européenne durant la période coloniale. Souvent présentes sur tout le continent, elles participent aux échanges diplomatiques avec le monde arabo-musulman. L’emprunte de ces relations se retrouve également dans des productions matérielles issues de siècles de métissage culturel et artistique.

Khanga : tissus Swahilis avec des proverbes. Crédit photo : Pascaline

Diversité des arts islamiques

Que ce soit par l’architecture, la calligraphie, la broderie, la joaillerie ou toute autre sorte d’artisanat, des spécificités propres aux régions africaines islamisées émergent, mêlant inspirations du monde arabe et traditions locales. Des alphabets nouveaux combinant diverses écritures, des « gris-gris » en cuir renfermant des textes sacrés, des fleurs de lotus des bijoux swahilies inspirées de l’art islamique et indien, ainsi que des œuvres plus contemporaines tels que les photographies (portraits) d’Omar Victor Diop et les bannières calligraphiées de Rachide Koraïchi…

Les exemples de ces influences mutuelles des arts et cultures d’islam sont multiples et déclinés tout au long de l’exposition, pour le plus grand bonheur du visiteur à la fois dépaysé et émerveillé par la palette de couleurs chatoyantes qui s’offre à lui. Puissent-ils venir témoigner de la beauté d’une Afrique plurielle et magnifier les cultures d’islam du monde entier, dans les yeux du plus grand nombre.