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Sur les traces des Signares de Saint-Louis

J’ai récemment visité la mythique ville de Saint-Louis, au nord du Sénégal, ancienne capitale de l’Afrique Occidentale française gorgée d’Histoire. En mission pour le travail, j’ai finalement trouvé quelques heures pour visiter la ville. Une amie m’avait conseillée de rechercher « les maisons des Signares » et je ne pouvais pas imaginer que cette suggestion allait m’emmener vers des histoires passionnantes…

Après avoir vagabondé dans les rues de l’île de Saint-Louis, mon attention a été attirée par ces belles maisons bourgeoises aux balcons en bois hauts placés, trônant sur les rues avec une coquetterie teintée de dédain. Les « maisons des Signares » doivent leurs noms à leurs anciennes propriétaires, qui furent la légende et le prestige de la ville de Saint-Louis, à l’époque coloniale. Les histoires singulières de ces métisses envoûtantes m’ont intriguées. Nini, héroïne du roman éponyme d’Abdoulaye Sadji, est l’une d’entre elles…

Maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline
Maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Lorsque je me baladais dans les rues de la ville, j’imaginais très bien, dans ce décor historique, quelles avaient pu être les vies de ces femmes, entre mondanités et séduction. L’île de Saint-Louis est étroite et l’on comprend aisément la proximité entre les habitantes des maisons bourgeoises, côtoyant les anciens bâtiments de l’administration coloniale, et leurs fonctionnaires européens en quête de distraction. Les Signares doivent leur nom au mot portugais « senhoras » qui signifie « dames », et qui était employé au temps des comptoirs portugais, vers le 15ème siècle. Il s’applique alors aux femmes issues d’unions entre des sénégalaises et des européens hauts placés, acquérant ainsi un statut social élevé et des biens matériels. Traversant le temps et les régimes politiques, jusqu’aux colonies anglaises puis françaises du 19ème siècle, ces familles favoriseront ensuite le mariage entre « métis » pour conserver leurs cultures, leurs intérêts et leurs biens familiaux. Le terme s’élargit à toute forme de concubinage et tient surtout au rang social des intéressées et non à leur couleur de peau. Elles vivaient à Saint-Louis mais aussi à Gorée et Rufisque et sur la Petite-Côte du Sénégal.

Après avoir questionné l’employé de l’office du tourisme de Saint-Louis sans grand succès, j’ai finis par aller moi-même à la recherche de leurs histoires, dans les rues de la ville. Je suis alors tombée sur Nini… Dans la petite librairie par très loin de la mosquée située sur la rive Sud de l’île. Le roman d’Abdoulaye Sadji « Nini, mulâtresse du Sénégal » m’a fait voyager au-delà des faits historiques, dans le cœur de ses tourments. Ses descriptions m’ont emmenée jusque dans les salons feutrés des maisons bourgeoises Saint-Louisiennes. Elles m’ont laissées imaginer leurs ambiances à la fois délicieuses et scandaleuses, intrigantes et grisantes, mais aussi moroses et nostalgiques d’une époque qui n’a jamais vraiment existé.

Crédit photo : La signare Emilie Mervins en 1843. https://www.senegalmetis.com
Crédit image : La signare Emilie Mervins en 1843. www.senegalmetis.com/Signare_H3_Amelie_Mezven.html

Comme l’a expliqué son auteur dans la préface, avec des mots qui n’ont plus cours aujourd’hui :

Nini est l’eternel portrait de […] l’être physiquement et moralement hybride qui, dans l’inconscience de ses réactions les plus spontanées, cherche toujours à s’élever au dessus de la condition qui lui est faite, c’est-à-dire au dessus d’une humanité qu’il considère comme inférieure mais à laquelle un destin le lie inexorablement. »

Née dans une famille de Signares ou le modèle masculin est absent, Nini fait de son existence une inéluctable quête d’un amour mariage avec riche garçon blanc, et elle finit par être prise au piège de cette « bonne » société Saint-Louisienne excluante et raciste, y compris envers elle-même, à laquelle elle semble pourtant adhérer de toute son âme. Elle voit dans ce mirage, qui s’estompe au fil du temps, un moyen de quitter l’Afrique, qu’elle considère comme « terre de souffrance, de lamentations et de larmes, où l’homme subit la vie au lieu de la dominer ».

Cour d'une maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline
Cour d’une maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Le roman et son narrateur sont durs, à l’image du cœur de son héroïne, dont on devine pourtant les fragilités dans la théâtralité de son comportement. Mais de ses rêves à ses désillusions, le triste destin de Nini vient nous frapper de plein fouet lorsque l’on prend conscience de son côté intemporel, transformant peut être l’intuition de son auteur en une malheureuse prophétie. Ainsi, écrivait-il en 1988, soit il y a presque 30 ans :

«  Des hommes sérieux, intéressés à la question m’ont dit que Nini est dépassé, mais je ne les crois pas […] Nous voudrions bien comme eux que Nini soit en effet un simple document à ranger parmi les pièces d’archives vétustes et millénaires. Ce serait de tout repos pour tout le monde, aussi bien pour eux que pour moi et pour tous ceux qui liront Nini. Mais en est-il ainsi ? L’histoire nous le dira ».

Crédit image : guide de l'île et du musée de Gorée. ecole.toussaint.free.fr
Signare : aquarelle de l’abbé David Boilat, (1853). Wikipedia

L’histoire des Signares est singulière dans le sens où elles ont su faire de leur métissage, à une époque où le racisme était encore plus présent qu’aujourd’hui, une véritable force pour assoir leur position sociale et économique. Pourtant, l’histoire de Nini nous montre qu’elles (ou leurs descendantes) furent parfois emprisonnées dans leurs propres rôles et dépeint la hiérarchisation de couleur au sein d’une communauté mulâtre n’ayant aucune considération pour les personnes noires. Une histoire ancienne certes, mais qui n’est pas sans nous rappeler certains débats actuels…

 


A Dakar… et (pas) si loin du Vietnam

Ce samedi 18 juin à Dakar, alors que le ramadan avait plongé la ville dans une douce torpeur, j’ai profité du calme insolite dans les rues pour aller voir un film documentaire de Laurence Gavron sur la communauté sénégalo-vietnamienne à la librairie l’Harmattan. « Si loin du Vietnam », comme son titre énigmatique l’indique, pourtant, ce film m’a ouvert un univers tout entier que j’aimerais partager avec vous…

Il faisait chaud cet après midi là dans les rues de Dakar, le taximan m’avait emmené beaucoup trop loin sur la VDN, et les passants m’indiquaient tous un chemin différent pour rejoindre la librairie, n’ayant en fait aucune idée de là où elle se trouvait ! Mais à force de persévérance et grâce à mon téléphone intelligent et son GPS, j’ai finalement pu arriver à destination.

Tout en douceur, je me suis alors plongée dans l’univers pluriel des métisses sénégalo-vietnamiens de Dakar…

Leurs récits sont dignes des chroniques de Yasmine Chouaki, dans mon émission fétiche, « En sol majeur », qui questionne les identités plurielles de ses invités.

Ainsi, le film nous berce entre le Sénégal et le Vietnam, à travers l’histoire des ses différents personnages :

C’est l’histoire du rapprochement de deux cultures en pleine guerre, peut-être l’un des seuls effets positif de l’horreur.

C’est l’histoire de soldats originaires des colonies, envoyé au front, dans un énième combat qui ne les concernait au fond, pas vraiment.

C’est l’histoire de ces jeunes sénégalais célibataires qui, en allant se battre pour la France en Indochine, on finalement rencontrer leurs femmes.

Et enfin, c’est l’histoire de leurs enfants, témoins de ces liaisons singulières qui leur rendent un hommage poignant.

Image extraite du film "Si loin du vietnam" de Laurence Gavron
Image extraite du film « Si loin du Vietnam » de Laurence Gavron

La chronologie des événements jalonnant ces vies nos permet une reconstitution historique des faits.

A la fin de la guerre, sentant le vent tourner, la plupart de ces familles décident de quitter le Vietnam pour rejoindre le Sénégal, où ils espèrent une meilleure intégration de leurs enfants.

Le film nous amènent dans les jardins de villas dakaroises, lors de retrouvailles portée par Madame Lame Hélène Ndoye, personnage essentiel du film avec qui on adorerait aller boire un café pour l’écouter simplement nous parler de sa vie. Il nous fait voyager jusqu’au Vietnam, à la rencontre de sa famille et de son oncle maternel incroyablement attachant. Au rythme des mélodies rétro, les images nous transportent dans l’Histoire avec des images d’archives dessinant ce que l’on appelait alors l’Indochine, le bateau du retour vers les terres d’Afrique, puis le Dakar d’hier, nous invitant à refaire le voyage avec eux.

Les témoignages en fin de projection furent tout aussi poignant, venant rompre définitivement avec l’idée reçue que les documentaires ne nous font pas voyager intérieurement.

Madame Ndoye, ciment de la communauté, comme tous en attestent dans le film comme dans la salle, s’émeut aux larmes en racontant l’histoire de sa mère, et me laisse les yeux humides, camouflés heureusement par l’obscurité de la salle !

Anne-Marie Niane, auteur de L’Etrangère, une nouvelle sur sa mère, a voulu rappelé que ce n’était pas tout rose. Leurs mères ont rencontré beaucoup d’obstacles sur leur chemin, mais comme elle le dit si bien « ça fait partie de la vie ». Leur soumission et leur sens de la famille leur a permis de s’intégrer au Sénégal mais aussi d’imposer le respect pour elles et leurs enfants. Pour la petite anecdote, on raconte que c’est cette communauté qui a rendu populaire les nems et divers mets asiatiques dans la culture culinaire sénégalaise.

Ce qui m’a le plus touché dans ce film, c’est la jolie manière dont ces enfants racontent leurs parents, leurs mères surtout, qui ont tout quitté pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants, dans une société qui sortait de la guerre où le métissage n’était pas encore très bien perçu.

J’ai aussi été impressionné par l’agilité avec laquelle tous jonglaient entre deux cultures à la fois si lointaines et si comparables.

La réalisatrice a su aborder un sujet peu traité avec sensibilité et donner la paroles à cette communauté pour nos faire prendre conscience de la manière dont la grande Histoire a pu chambouler des destins. Elle nous a donné envie d’en savoir plus sur son univers interculturel, et sur ses films documentaires mettant en scène différentes communautés, du Sénégal et d’ailleurs.

 

 

 

 


Hier encore… ou ma nostalgie des premiers pas au Sénégal

Une année ça passe atrocement vite, surtout lorsque l’on se rapproche de la trentaine, quand le temps semble tout à coup s’accélérer. Il y a un an, je quittais Marseille, ma ville de cœur, pour Ziguinchor puis Dakar, qui m’appelait depuis longtemps. Hier encore, j’avais 20 ans comme disait Aznavour…

Dans quelques jours, cela fera donc un an que je vis au Sénégal. C’est donc le moment où jamais de faire le bilan, ou plutôt, de vous parler ici de ce que je n’ai pas écris durant tous ces mois. L’autre jour, je déplorais auprès d’une amie blogueuse de ne plus avoir cette douce naïveté des débuts : lorsque l’on arrive dans un pays que l’on ne connait pas et que l’on a envie de tout découvrir, puis de tout partager sur ces découvertes. Pourtant, j’aimerais pouvoir retrouver cette sensation. Je me sens nostalgique du temps où je posais pour la première fois les pieds au Sénégal me promettant d’y revenir. Nous y voilà, cela fait cinq ans. La vie est pleine de surprise et les promesses que l’on se fait à soi même peuvent forcer le destin.

Je me souviens de l’air chargé de poussière en descendant de l’avion, rendant le paysage vaguement rouge et les contours des immeubles un peu flous. Cette poussière c’est l’harmattan qui la provoque, venu du désert. Il nous pique les yeux et entre dans les maisons même lorsque toutes les portes sont fermées, obligeant les ménagères à des séances de ménage quotidiennes.

Je me souviens que j’avais un peu de mal a wakhaler (négocier) les taxis et que je me mettais sur le bas côté pendant que mes amis s’en chargeaient. Maintenant, j’ai compris que si c’est moi qui négocie en balbutiant quelques mots de wolof, c’est plus facile car le taximan comprend que je ne suis pas touriste et que je connais les prix. Il y en a qui sourient, d’autres qui s’énervent, mais c’est le jeu. Même si l’on n’est pas toujours d’humeur à « jouer » chaque matin, c’est le seul moyen de ne pas se faire « plumer ».

Je me souviens des marabouts, dont tout le monde me parlait mais dont je ne comprenais pas grand-chose. Il s’agit des guides religieux des différentes confréries musulmanes très présentes et influentes au Sénégal. Les taximan ont l’habitude de coller leurs photos dans leurs véhicules, et certains talibés (disciples) les portent parfois autour du cou.

Je me souviens du lakh, ce plat à base de mile et surmonté de lait caillé que je n’aimais pas vraiment…ce qui n’a pas changé ! Les familles ont l’habitude de le préparer le soir, souvent le dimanche en guise de repas. C’est aussi le repas que l’on sert le matin de la fête de korité, qui clôt le ramadan au Sénégal.

Je me souviens du thiep (plat national sénégalais), que je trouvais exotique et original. Mais après avoir mangé pendant des mois, thiep, kaldou, mafé, et autres yassa (spécialités culinaires sénégalaises) je dois bien vous avouer que je ne trouve ça plus du tout exotique, et encore moins original !

J’étais un peu maladroite pour manger dans le plat (commun), avant qu’une amie m’apprenne qu’il y a là un véritable savoir-faire à acquérir. Chacun doit manger la nourriture qui est devant lui, ne pas empiéter chez ses voisins, et attendre que celui qui a servit répartisse les morceaux de légumes, de viande ou de poisson entre les convives.

Je me souviens du mbalax et des soirées sénégalaises, en pensant à l’époque que c’était, avec le hip-hop, la seule musique sénégalaise écoutée dans les maisons. Mais je me suis rendue compte, en Casamance, que le mbalax n’y était pas vraiment populaire et que c’était plutôt le cas chez les « nordistes ». J’y ai découvert les musiques traditionnelles joolas, ou encore le « cabo » version capverdienne du zouk également très populaire en Guinée Bissau.

Je me souviens que lorsque quelqu’un m’abordait dans la rue pour discuter et surtout me vendre quelque chose, je souriais et répondait avec une ou deux blagues. Mais maintenant, je ne sourie plus et trace ma route pour ne pas appeler a la discussion car les sollicitations quotidiennes finissent par agacer. On apprend trop souvent aux femmes à sourire en toute circonstances, mais parfois, il est nécessaire de ne pas le faire, pas pour être désagréable mais pour défendre son « bout de gras ». J’ai donc décidé de ne plus sourire quand quelqu’un m’« emmerde ».

Il y a certainement beaucoup d’autres choses qui m’ont marquées en arrivant ici, mais je ne m’en souviens plus. Mes souvenirs ont été effacés par d’autres, plus actuels de ma vie ici. Les mangues puis l’hivernage casamançais et les pieds mouillés chaque matin en allant au travail, le bukut (cérémonie traditionnelle joola de passage a l’âge adulte pour les hommes), le djotaï autour du barada (discutions autour du thé), la rencontre avec ma famille de cœur qui a facilité grandement mon intégration et ma vie ici, les fêtes de korité et tabaski (respectivement 1er et 2ème aïd) en famille, puis Dakar, les embouteillages, les hamburgers, les excursions entre amis à la découverte du pays, les histoires racontées par les collègues sur la religion ou les croyances locales, les sorties culturelles, les petits coins tranquilles et insoupçonnés, les mille et unes choses à découvrir, encore…

Cela fait un an que je vis au Sénégal, mais je suis encore choquée, charmée, interloquée, désarçonnée, et un peu de tout ça à la fois chaque jours qui passe, ça doit être le signe que je ne suis pas tout à fait ennuyée ni tout a fait blasée de la vie ici, malgré tout… Pourvu que ça dur encore un an au moins…


Ce que disent les gens… sagesse des contes de Nasreddine

Il y a quelques jours,  une amie m’a raconté une histoire : celle du vieillard et de l’âne. Je me suis rendu compte que son héros, Nasreddine-Hodja, était un personnage emblématique de l’Asie Mineure à l’Extrême-Orient, célèbre pour ses «subtiles âneries». Ses histoires vieilles de plusieurs siècles sont porteuses d’enseignements encore très actuels. Elles m’ont amenée à quelques réflexions philosophiques sur ma vie quotidienne.

En voyageant, j’apprends énormément. J’acquiers de l’expérience et un peu plus de sagesse et de recul quant à la manière dont fonctionne le monde. Je découvre que ce qui est une vérité à un endroit ne l’est pas forcément à un autre…

La position d’étranger m’incite à la réflexion. Comme je vis dans une culture qui n’est pas la mienne avec des codes différents des miens, j’ai toujours l’impression de ne pas faire les choses comme il faut, où comme on les attendrait de moi.
J’ai eu à faire face à des réactions inattendues qui m’ont parfois remise en question.
Au travail d’abord, j’ai réalisé que le téléphone arabe ne fonctionne pas qu’au Moyen-Orient, mais qu’il est aussi courant ici. J’ai compris que mes collègues étaient friands des histoires personnelles des uns et des autres, en particulier celle de jeunes femmes célibataires et qu’ils recouraient à toutes les techniques pour arriver à avoir le moindre détail croustillant ! Ici, c’est comme sur Facebook, on expose en public et sans réserve le statut matrimonial ou relationnel, les liens d’amitié, les activités favorites et même ce que chacun a mangé le midi ! La notion de vie privée n’existe pas vraiment et cela parait étrange lorsque je me réserve le droit de garder pour moi mes histoires.
En amitié, j’ai vu des personnes me tourner le dos sans vraiment comprendre la source du conflit. J’ai appris que la fierté avait une place essentielle dans les interactions sociales et que si quelqu’un avait des griefs contre moi, c’était sans doute que sa fierté avait été écornée !
En amour, j’ai rencontré des hommes qui m’ont fait beaucoup de promesses sans lendemains. Je me suis étonnée de voir que de parfaits inconnus pouvaient me déclarer leur flamme avec des « je t’aime » enflammés. Puis j’ai compris qu’on dit « je t’aime » comme je dirais « tu me plais ». Car dans l’idée de l’Amour avec un grand A, on doit dire cela pour séduire une fille et lui promettre le mariage pour avoir une relation avec elle. Les apparences ont un grand rôle et la transparence et la sincérité dans la relation n’interviennent souvent que lorsque les deux protagonistes sont mariés. Le mariage tient une grande place pour la reconnaissance sociale, mais aussi dans le sens où il est la seule véritable relation reconnue et prise au sérieux.
En échangeant avec mes amis sur mes questionnements et mes difficultés, j’ai réalisé que la foi est beaucoup plus présente ici qu’en Europe et qu’elle donne aux gens une force mentale que l’on n’a pas forcément chez nous et un recul sur la vie. Ce sont eux qui m’ont donné l’énergie nécessaire pour faire face à toutes ces situations.

Ainsi, une amie m’a raconté une histoire en fait très connue sous le nom des « contes de Nasreddine ». Elle m’a touchée, car elle est porteuse d’une belle morale et elle m’a été d’une grande aide.

J’ai donc décidé de partager ici le lien vers le conte original «Nasreddine, son fils et l’âne », que vous pourrez lire en entier en suivant le lien ci-dessous. L’histoire a également été chantée par Youssou Ndour dans sa chanson « Gorgui ».

Source : Contes et histoires de Nasr Eddin Hodja par Miguel Fernandez www.icamge.ch
Source : Contes et histoires de Nasr Eddin Hodja par Miguel Fernandez
www.icamge.ch

Djeha-Hoja dit un jour à son fils, alors qu’il atteignait sa douzième année :

– Demain, tu viendras avec moi au marché.
Tôt le matin, ils quittèrent la maison. Djeha-Hoja s’installa sur le dos de l’âne, son fils marchant à côté de lui. A l’entrée de la place du marché, Djeha-Hoja et de son fils furent l’objet de railleries acerbes :

– Regardez-moi cet homme, il n’a aucune pitié ! Il est confortablement assis sur le dos de son âne et il laisse son jeune fils marcher à pied. Djeha-Hoja dit à son fils :

– As-tu bien entendu ? Demain tu viendras encore avec moi au marché ! […]

Source : « Nasreddin, son fils et l’âne »https://nasreddinhodja.blogspot.sn/search/label/La%20valeur%20des%20gens

 

J’ai alors compris, comme le fils de Nasreddine, que « quoi que je fasse dans ma vie, les gens trouveront toujours à redire et à critiquer. »
Quels que soient les époques et les lieux, il est certaines réactions qui sont mues par les mêmes logiques et les contes sont là pour nous le rappeler.
Cette histoire et mon amie m’ont enseigné quelques principes que je m’efforcerais désormais de suivre :
Ne plus écouter les gens qui parlent à tors et à travers
– Ne pas laisser les autres me changer à cause de cela
– Faire mon maximum dans tout ce que j’entreprends pour être en accord avec ma conscience
– Ne me laisser impressionner que par les gens exemplaires et essayer de l’être au maximum pour pouvoir impressionner à mon tour.

Vous pouvez en savoir plus sur Nasreddine-Hodja et écouter ses histoires humoristiques et leur rôle dans l’enseignement spirituel dans l’émission suivante.


Le ramadan à l’heure du ndogou au Sénégal

Tandis que la télévision psalmodiait les versets du Coran en attendant l’heure du ndogou (la rupture du jeûne) et que le ciel voilé annonçait la pluie, une douce nostalgie m’envahissait. Comme si je prenais enfin un peu de recul sur les quelques mois passés ici à Ziguinchor. Il est difficile de décrire les habitudes, particularités, ou coutumes d’un pays lorsqu’elles deviennent votre quotidien. Ce n’est que lorsqu’elles changent un tout petit peu, qu’on en prend conscience. C’était le mois de ramadan et une ambiance particulière avait envahi la ville, presque solennelle et joyeuse à la fois …

Pendant le ramadan, chaque soirée on n’attend le moment où toute la maison se retrouve dans le salon en guettant les appels du muezzin pour pouvoir rompre le jeûne avec une date, puis un peu d’eau. A Dakar, c’est la télé qui annonce l’heure exacte, mais à Ziguinchor, la rupture se fait avec quelques minutes de moins et la TV, toujours calquée sur la vie dakaroise, n’a pas prévu ça.

Ndogou sénégalais. Crédit photo : senegaldaily.wordpress.com
Ndogou sénégalais. Crédit photo : senegaldaily.wordpress.com

Ensuite, vient la prière pour ceux qui s’y adonnent : ils se retrouvent dans la cour, les hommes devant, les femmes derrière, pour prier ensemble. En temps normal au Sénégal, tous les musulmans ne pratiquent pas les cinq prières par jour, faisant partie des cinq piliers de l’islam (les autres étant la profession de foi, le jeûne, le pèlerinage à la Mecque, l’aumône aux pauvres).

Pourtant, en période de ramadan, beaucoup prient.

Puis tout le monde se retrouve autour de la table du salon afin de prendre une boisson chaude et un morceau de pain, agrémenté selon les jours d’œufs, de poulet, de lentilles, fromage ou beurre.

Si le rythme de la maison change en période de ramadan, c’est aussi celui de tout le pays. Ainsi, il y a une deuxième livraison de pain à la boutique, aux alentours de 19 h spécialement cuite à cette occasion et nous attendons cette heure-là pour nous y rendre. Les horaires de travail sont aménagés dans beaucoup de structure, où les employés font la journée continue pour descendre un peu plus tôt le soir. Cela permet notamment aux femmes de rentrer cuisiner.

A la télé, les programmes spécial ramadan diffusent des sketchs en abondance, où je ne comprends aucune blague, puisqu’ils sont en wolof ! L’un d’entre eux, « ramadan à Paris » raconte les aventures et mésaventures des Sénégalais de notre capitale. Comme si une émission pouvait permettre aux parents des immigrés restés au pays d’imaginer un tout petit peu leur vie en France, alors qu’ils n’ont souvent pas le droit de s’y rendre faute de visa.

L'heure de la prière. Crédit photo : leral.net
L’heure de la prière. Crédit photo : leral.net

Les émissions religieuses sont aussi très présentes sur le petit écran pour rythmer nos soirées, ainsi que les émissions spéciales Korité (Aïd el fitr) pour préparer la fête. Ceux pour qui le budget le permet ont l’habitude de coudre un habit chaque année, et les couturiers en profitent pour faire leur publicité.

Aux alentours de 23 h vient le moment de prendre le repas, un bon plat de riz comme on le sert d’habitude à midi. Car il ne faut pas beaucoup de temps à tout visiteur pour comprendre qu’un Sénégalais ne peut pas passer une journée sans manger de riz. Vous y verrez là une généralité, mais je suis prête à prendre le risque sans trop de problèmes d’autant plus que je vis en pays joola, une ethnie réputée dans tout le pays pour son amour du riz ! Mes amis blogueurs seront là pour me soutenir puisqu’ils ont même dédié une chanson au riz lors de notre formation Mondoblog Dakar!

On se retrouve aussi parfois dehors, dans la cour, pour prendre le bon air frais de la nuit et discuter autour du barada (théière) ou allongés sur nos nattes. Les uns et les autres délaissent un peu leurs écrans (ordinateurs, smartphones et autres tablettes) pour discuter ensemble de choses et d’autres (religion, école, travail, famille, potins…)

Le ramadan est donc un mois de piété et de bonnes actions pour les musulmans du Sénégal, mais c’est aussi des moments privilégiés pour tous qui sont partagés ensemble. Le jeûne permet aux croyants de purifier leur corps et leur esprit, et de penser aux plus nécessiteux par le don et par la privation de nourriture.

Vendredi pour certains, samedi pour d’autres, les Sénégalais ont célébré la Korité (Aïd el fitr), pour clôturer ce mois béni en famille autour de mets délicieux, notamment du traditionnel poulet.

Puis, petit à petit, les habitudes reprennent leur cours avec dans le cœur de chacun les souvenirs de ces bons moments.

Comme le veut la tradition, chacun demande à son prochain de lui pardonner et lui accorde son pardon e à son tour pour lui souhaiter la fête : Balma akh, balnala akh, Dewenati!

 

Bonne fête de Korité à tous les musulmans! Eid Mubarak!


Sénégal : comment j’ai désacralisé Dakar ? (deuxième partie)

Il y a quelques semaines, je vous expliquais comment le mythe de la capitale sénégalaise était tombé à mes yeux, en même temps que je découvrais la région de la Casamance et sa capitale, Ziguinchor. J’ai depuis fais plus ample connaissance avec la ville et je me suis même aventurée dans quelques villages alentours. Ce qui me vaut d’entrer un peu plus en profondeur, dans le développement de mes précédents arguments.

En ce moment, la Casamance à la faveur des médias nationaux. La fameuse matinale de la RTS Kenkelibaa à même décidé de fêter ses 5 ans d’existence dans ma nouvelle région. Au détour d’un nouveau voyage à Dakar à bord du navire Aline Sitoe Diata, je me suis donc retrouvée nez à nez avec toute son équipe, dont ma collègue Mondoblogueuse et Casaçaise d’origine, Lucile Ndiaye.

L’émission à mis en valeur la région et montré je l’espère aux dakarois (et aux autres) que  tout ne se passe pas à Dakar et que la région possède des trésors naturels comme les plages du Cap Skirring ou le fromager géant de Diembering qu’on ne trouve nulle part ailleurs au Sénégal. Elle a aussi mis l’accent sur les cultures du Sud, trop souvent méprisées ou même fantasmées (n’a t’on pas peur du vaudou?) plus au nord parce que méconnues.

Le fromager géant de Diembering. Crédit photo : Pascaline
Le fromager géant de Diembering. Crédit photo : Pascaline

Cette semaine, c’est le groupe médiatique de Youssou Ndour, le GFM, qui prend ses quartiers dans la région pour une série d’émissions spéciales.

Ces choix éditoriaux ont sans doute un rapport avec le désenclavement promis par le président Macky Sall et sa deuxième visite programmée avant l’hivernage, accompagné de bailleurs de fonds pour que ses promesses précédentes ne demeurent pas lettre morte. Le défi est de taille.

Car en attendant, la région doit faire face à son manque d’infrastructures, d’équipements et de services administratifs décentralisés, quand il est impossible pour ses habitants de se rendre à la capitale. Parfois, ils n’ont pas le choix, puisque de nombreux services ne se trouvent qu’à Dakar.

Par un malheureux hasard, je me suis retrouvée dans les murs de l’hôpital régional de Ziguinchor. La première chose qui m’a frappée en entrant dans ces lieux, est le manque d’équipements. La deuxième chose est le manque de médecins et de personnel soignant. « Ici on n’est pas en Europe » me disaient mes compagnons d’infortune lorsque je tentais vainement de prendre des informations auprès de l’unique médecin des lieux, débordé.

Ici, les familles assurent la majorité de l’attention qui est portée aux malades. Le personnel soignant pose les perfusions aux patients, et c’est à la famille de contrôler si elles passent bien, ou encore si le malade est bien installé. La salle des urgences se résume à une grande pièce avec des lits alignés et quelques chaises, sans aucun autre équipement que des perches pour installer les fameuses perfusions. L’image des bâtiments aseptisés aux murs blancs et aux odeurs de javel des hôpitaux français remplies de machines sophistiquées me revient en tête… Je suis ici dans un autre univers, et même si j’ai toujours détesté ces odeurs d’hôpitaux, et leurs ambiances glaciales, je me rends compte qu’elles ont leur utilité.

Je réalise aussi que lorsque l’on entre dans ces temples de la médecine moderne, on veut avoir l’illusion de tout savoir : des soins donnés au malade, en passant par le contenu de son plateau repas, les horaires de visite, la durée du traitement… Obsession occidentale du contrôle me direz-vous ? Ou manière de trouver une rationalité face à la maladie ? Peut-être qu’il y a un peu de tout celà. Toujours est-il que lorsque j’ai transposé cette logique dans le contexte que je vous ai décrit plus haut, ça ne fonctionnait pas. Comment garder le contrôle lorsque l’unique médecin n’est jamais disponible pour vous informer, quand les infirmiers se font rares et que la seule information que vous avez se trouve sur la fiche de suivi au bas du lit, et sur l’étiquette de la perfusion.

Alors vous vous improviserez médecin pour l’occasion et vous ferez votre propre diagnostic en fonction de ces quelques éléments que vous aurez, afin de donner des nouvelles à la famille.

C’est aussi la famille qui veille toute la nuit le malade pour s’assurer que tout va bien. La plupart dort dans l’enceinte de l’hôpital, sur des nattes disposées à même le sol, et leurs parents qui habitent la ville viennent leurs apporter à manger, ainsi qu’au malade. Ici, pas de services repas ou de salle d’attente.

Quelques gardiens surveillent les lieux et les entrées et sorties des visiteurs, parfois en faisant du zèle. Dehors, sous les préaux, des malades attendent d’être pris en charge, alors que le médecin est encore pris ailleurs, et que d’autres patients arrivent avec les ambulances.

La nuit sera longue, et chacun fera de son mieux pour apporter sa contribution et son soutien et surtout prier.

Je pensais que le Sénégal était l’un des pays d’Afrique de l’ouest où la médecine était la plus développée. Je pensais même que nombreux étaient les étudiants en médecine venus de toute l’Afrique pour étudier au Sénégal. Mais ça, c’est peut-être à Dakar. Ici, la réalité semble tout autre.

La prochaine fois, je vous parlerais peut-être de l’université de Ziguinchor, que j’ai prévue de visiter d’ici peu, qui, d’après ce que l’on dit ici, souffre du même mal…

Alors au-delà de l’image glamour qu’elle revêt peu à peu, habillée par les discours politiques, la Casamance doit parvenir à transformer ce potentiel touristique en développement concret pour ceux qui la vivent au quotidien. Elle doit permettre d’attirer les entreprises, les investisseurs, les administrations pour que les séjours à Dakar des casamançais ne leur soient pas imposés mais choisis. Cette décentralisation est essentielle pour que les inégalités territoriales soient peu à peu gommées. Car jusqu’à présent, ce sont les populations les plus rurales et souvent les plus défavorisées qui sont les plus pénalisées, les autres ayant la possibilité de se rendre à Dakar fréquemment pour régler leurs affaires tout en profitant du cadre de vie verdoyant de la région.

Alors, à ceux qui disent que la Casamance n’est pas sénégalaise, je dirais qu’elle est pourtant semblable aux femmes du pays : belle et singulière tout autant qu’elle est fière. Et pourquoi ne pas poser la question à Dakar ?…


Comment j’ai fini par m’intéresser à la lutte sénégalaise

Je suis venue plusieurs fois au Sénégal, et je sais depuis longtemps que la lutte est le sport national. Pourtant, je n’avais jamais daigné m’y intéresser avant la semaine dernière. Mais j’ai finalement cédé à la pression médiatique et populaire qui a consacré ce sport dans toutes les maisons, lors du combat entre Balla Gueye 2 et Eumeu Sène le 5 avril dernier.

 

Une couverture médiatique importante

Toutes les télés annonçaient le choc entre Balla Gay 2 et Eumeu Sène. Ces noms ne vous disent peut-être rien, mais ici au Sénégal, ces lutteurs sont aussi connus qu’un Messi ou un Zlatan, pour les amateurs de football.

Crédit photo : Wikimedia commons
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Un clip avait même été tourné pour l’occasion, et plusieurs face-à-face télévisuels avaient été organisés. Dimanche, alors que je séjournais dans la capitale sénégalaise, mes amis m’avaient même conseillé de ne pas sortir le soir à cause du combat, parce que, disaient-ils, certains voyous profitent de l’occasion pour sortir dans les rues, alors que toute la ville est paralysée.


Alors après tout ce vacarme, consignée à la maison, je n’avais finalement pas beaucoup d’options que de suivre le fameux choc. Et puis j’étais quand même curieuse de son issu. L’ambiance dans la maison était à la hauteur de l’effet d’annonce médiatique, d’autant plus que je me trouvais chez les diolas, la principale ethnie de la Casamance, et que les deux lutteurs stars de la soirée revendiquaient leur appartenance à cette région.

Je me suis donc endormie avec les débats sur la victoire inattendue d’Eumeu Sène sur l’ancien roi de l’arène, et réveillée avec les accusations qu’il avait portées contre son adversaire. A la fin du combat, en larme, le lutteur avait annoncé que cette victoire avait un goût amer, car il avait appris qu’on avait profané la tombe de sa mère pour pratiquer des rituels mystiques en faveur de son adversaire.

La polémique enflait, mais je ne comprenais pas tout à fait ce que tout cela signifiait. Un long voyage en bateau vers ma nouvelle région et un compagnon de route bien informé m’ont alors permis de m’intéresser à la lutte d’un peu plus près et surtout à toute la symbolique qui l’entoure.

 

Le renouveau de la lutte avec Tyson

Crédit photo : Wikimedia commons
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La lutte sénégalaise était d’abord un sport traditionnel auquel les jeunes ne s’intéressaient pas beaucoup. Il aura fallu l’apparition, dans les années 1990 d’un lutteur au nom du célèbre boxeur américain, Tyson, pour moderniser et changer la face de ce sport.

La spécificité de Tyson lorsqu’il est arrivé dans l’arène, était de mettre en scène de véritables shows à l’américaine et d’exiger une augmentation de ses cachets au fur et à mesure de ses victoires. Lors de ses premiers combats, ses sorties remarquées à bord d’imposants 4×4 n’étaient sans doute qu’une façon de paraître, puisqu’il travaillait le reste du temps comme chauffeur de bus. Mais depuis, la lutte et l’engouement suscité par ses shows ont généré de plus en plus d’argent, notamment grâce au sponsoring et aux publicités.

 

Les années 90 ou l’identité casamançaise affirmée par le sport

A la même époque, alors que le conflit en Casamance était au plus fort, les revendications identitaires se sont fait sentir en dehors du maquis, notamment dans le sport. C’était la grande époque du Casa sport, l’équipe de football de Ziguinchor, la capitale régionale, et la lutte a vu arriver dans l’arène des champions qui revendiquent leur appartenance à la région. La portée symbolique de ces sportifs casamançais était importante, puisque leur victoire n’était pas uniquement perçue d’un point de vue sportif, c’était comme une revanche de la Casamance sur la suprématie culturelle du « Nord », notamment de Dakar.

Dans ce contexte, le champion qui était à l’honneur dimanche dernier, Balla Gaye 2 a poursuivi, dans l’ombre, son rêve de devenir roi de l’arène en intégrant l’école d’un ancien lutteur du même nom, à Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar. Son père, Doube Less, qui fut champion des Casamançais dans les années 1970-80 est devenu son manager.

C’est au début des années 2000 que Balla Gaye 2 est sorti de l’anonymat par ses victoires successives jusqu’à celle de Yekini, en 2012, qui consacrera son rêve. Il perdra finalement son titre de roi de l’arène en 2013, suite à sa défaite face à Bombardier.

Comme son idole Tyson, le champion Balla Gaye 2 s’était forgé une réputation par ses effets d’annonce avant les combats, lorsqu’il indique avec prétention à ses adversaires comment il va les terrasser. Il s’est aussi distingué des nombreux lutteurs de la banlieue dakaroise par son appartenance revendiquée à la Casamance, et son image d’enfant de la région qu’il s’est construite par ses nombreux voyages et sa rencontre avec les marabouts.

Une affaire de maraboutage

J’ai appris que la lutte est aussi l’affaire des chefs religieux et la lutte sénégalaiserégion est réputée dans tout le pays pour ses rituels mystiques, alors qu’ils se pratiquent en fait partout dans le pays. On dit que les marabouts d’ici sont très puissants, et certains Dakarois ont même peur de venir pour cette raison. Balla Gaye 2 est donc « soutenu mystiquement » par les plus connus, à l’instar du président gambien Yaya Jammeh (marabout à ses heures perdues). Il le revendique haut et fort en exhibant fièrement ses nombreux gris-gris sur son torse de colosse auxquels s’est accroché sont adversaire lors du combat de dimanche dernier. Ces gris-gris et tous les rituels qui précèdent les combats de lutte sont aussi ceux qui alimentent le plus les débats : alors que les plus terre-à-terre disent que Balla Gaye a trop grossi et qu’il ne contrôle plus son corps, d’autres soutiennent qu’il a été paralysé par le poids de ses amulettes. Nous laisserons à chacun le soin de tirer ses propres conclusions pour alimenter les discussions nocturnes autour du thé, qui n’ont pas fini d’être passionnées.

Je comprends maintenant mieux pourquoi dimanche, après la défaite du champion, c’était tout une région qui était en émoi. Au Sénégal, la lutte déchaîne les passions des petits comme des grands, des hommes comme des femmes, et je sais à présent que ce n’est pas uniquement une affaire de sport.