4 décembre 2012

Lettre au président Morsi

Crédit photo : Ingrid Quefeulou

Monsieur Le Président,

 Je ne vous connais pas encore très bien car je viens tout juste de faire votre connaissance. Avant mon arrivée en Egypte, je n’avais entendu que quelques mots à votre sujet : Frère Musulman, islamiste, Président. Depuis, je dois dire que la liste des adjectifs qui vous sont associés s’est largement agrandie. Et je dois vous avouer Monsieur le Président, que ces derniers jours, ils n’ont pas toujours été très élogieux à votre sujet. La place Tahrir est redevenue, comme en 2011 un haut lieu de rassemblement et les appels à manifester se renouvellent depuis maintenant plus d’une semaine dans tout le pays. Ils réclament votre départ et la chute du régime. Lorsque l’on parle de manifestations, les gens utilisent désormais le terme de révolution. Abus de langage ou volonté commune de remonter au créneau ? Seul l’avenir nous le dira.

Si j’ai suivi cette révolution et la situation politique de votre pays, c’est tout de même de très loin. J’ai découvert dans les médias les grandes étapes politiques avant votre arrivée au pouvoir. Votre confrérie, les Frères Musulmans, interdite sous Moubarak a été légalisée le 6 juin 2011 sous le nom du Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ). Il a remporté aux élections législatives de novembre 2011 et janvier 2012, la moitié des sièges de députés. Puis vous avez remporté les élections présidentielles en juin dernier.

Pour ne rien vous cacher, il y avait depuis votre élection, des idées qui circulaient à votre sujet dans ces médias là : des idées selon lesquelles vous voudriez transformer l’Egypte en Iran, celui de Persepolis qui persécute les jeunes filles qui ne couvrent pas leurs têtes et qui écoutent du rock. Et dans les rues d’Alexandrie, ces inquiétudes ont retenti ces derniers jours auprès d’une partie de la population. Certains voient dans votre engagement religieux une preuve de vos valeurs humaines d’honnêteté, de respect et une crédibilité; d’autres y voient une menace pour la liberté et la pluralité religieuse.

 Les égyptiens qui sont dans les rues ne veulent pas se faire voler leur révolution, par vous ou par qui que ce soit. Une révolution dont ils ont payée le prix par les martyres, les blessés, les traumatisés, le chaos, les séquelles, que l’on perçoit aujourd’hui encore. Cette révolution est leur fierté, et vous en avez irrité quelques uns en agissant au nom de celle-ci dans vos dernières décisions. Ceux qui pensent que vous ne représentez pas le courant révolutionnaire. D’autres voient en vous l’aboutissement de cette révolution. Ils sont également descendus dans la rue pour défendre vos idées. J’ose espérer que la lutte de ces deux courants de pensée se fera par la rue, mais pas dans la rue.

Le point de départ de ces effusions est un décret que vous avez sorti, qui prévoit que toute

« les décisions et lois émises par le Président […] sont définitives et non sujettes à un recours en justice ».

Al Ahram Hebdo n°950, 28 novembre 2012.

De plus, le conseil consultatif et l’assemblée constituante ne pourront être dissous. Ce texte vous attribue donc les pleins pouvoirs pour la rédaction de la Constitution. Et cette Constitution est importante pour les égyptiens, car elle tracera les bases de l’Egypte de demain, celle de leurs enfants et de leur avenir. Cette constitution dont le projet a été adopté à la hâte, vendredi 30 novembre, par l’assemblée constituante afin d’être soumise à un référendum, prévu le 15 décembre prochain.

Les égyptiens demandent donc en manifestant, l’annulation du décret et certains même votre départ. Nasser Amin, le directeur du centre de l’indépendance des juges va jusqu’à déclarer, dans l’hebdomadaire francophone Al Ahram Hebdo :

« aucun régime n’avait osé toucher si profondément à l’indépendance des juges »

Alaa Al Korachi, « Le pouvoir judiciaire touché au cœur », Al Ahram Hebdo n°950, 28 novembre 2012.

Vous me direz que vous n’en avez pas fait mauvais usage jusque là, que vous avez apporté un peu de paix en Palestine et que vous êtes tout autant de bonne foi lorsqu’il s’agit de la gestion de votre propre pays. Beaucoup d’égyptiens ne demandent qu’à vous croire. Ils veulent que vous meniez à bien vos missions pour développer le pays, remettre à flot l’économie, poursuivre les avancées de la révolution (liberté d’expression, lutte contre la corruption…).

Mais une partie de ce peuple égyptien manifeste son mécontentement, car il a connu trente ans de dictature d’un homme et d’un régime qui n’a pas suffisamment rendu compte de ses actes devant les juges. Vous souhaitez réouvrir des procès contre les personnes accusées de meurtres pendant la révolution de février 2011, mais selon la loi, il faut pour cela des preuves. Vous avez limogé le procureur général Abdel-Meguid Mahmoud, ce qui était le souhait des révolutionnaires, puisqu’il symbolise l’ancien régime de Moubarak. Pourtant, votre décision fait polémique, car elle a outrepassé l’indépendance de la justice. Les juges ont donc décidé de suspendre le travail en attendant l’annulation de votre déclaration constitutionnelle. Mohamad Zaki, le vice président du conseil d’Etat pense que cette concentration du pouvoir amènera le pays dans une corruption généralisée (Chaïmaa Abdel-Hamid, Al Ahram n°950, 28 novembre 2012). Lorsque l’on veut jeter les bases d’une démocratie, on doit sans doute le faire sur des bases solides.

Donc vous avez la lourde tâche d’instaurer cette démocratie, le mot qui est dans toutes les bouches, dans un pays où la corruption est devenue une tradition depuis trente ans, et où les caisses sont vides. Ceci représente beaucoup de responsabilités pour un seul homme. Mais si vous voulez justement faire vivre cette démocratie, pourquoi ne pas vous appuyer sur ce qui constitue une des garanties de celle-ci : la séparation de pouvoirs ?

Certains pensent que vous avez raison, mais une démocratie ne peut pas être construite sans le peuple, dont une partie est dans la rue aujourd’hui et contre vous. Je sais que la route à été longue et que l’on ne bâtit pas une démocratie en deux ans.

Une partie du peuple égyptien croit encore en vous. Ils pensent que l’on doit passer par cette phase pour réussir le projet de développement que vous avez promis. Si vous leur donnez le signe de votre bonne foi, si vous leur prouvez que vous voulez la paix ; si vous montrez que votre but n’est pas de voler la liberté retrouvée de nombreux égyptiens et leur joie de vivre, de ne pas transformer ce pays que j’ai appris à aimer en un régime théocratique. 

D’après ce que j’ai compris, l’avenir du conflit qui se joue dans les rues égyptiennes aujourd’hui tiendra à votre bonne foi, alors permettez-moi d’y faire appel.

 Respectueusement.

Pascaline.

Partagez

Commentaires

Esmel
Répondre

Morsi est un adepte de l'islam comme modèle unique. Pour ceux là, l'Islam n'est pas une religion mais une doctrine politique. Ils ne le voient pas comme un choix humain libre mais comme une contrainte divine.
A partir de là, on ne peut, on ne doit, rien attendre de lui au plan des libertés individuelles. Plus grave, son parti est majoritaire. Les résultats des élections le prouvent. Autrement dit, les islamistes ont la démocratie en leur faveur pour supprimer les fondements de la démocratie conformément à sa vision de la société.
C'est triste. Mais, c'est comme ça. Les marches vont susciter bientôt des contre marches. Et, au bout, l'affrontement civil. C'est inévitable. Sauf, si par miracle, Morsi abandonne sa doctrine et ses partisans pour éviter le bain de sang. Mais, cela, j'ai peine à le croire.

Emile Bela
Répondre

salut Pascaline,
J'adore lire les plus bels articles de notre plateforme de mondoblogueurs.
Celui-ci en fait partir, disons plutôt qu'il est excellent!
Bon Courage pour la suite.
Amicalement
https://emilebela.mondoblog.org/

alda & momo
Répondre

Bel article.
On signe aussi.