Egypte : La révolution vue par les médias, les égyptiens et par le monde

Article : Egypte : La révolution vue par les médias, les égyptiens et par le monde
15 juillet 2013

Egypte : La révolution vue par les médias, les égyptiens et par le monde

Que l’on soit en France, en Egypte où ailleurs, l’actualité n’a pas toujours les mêmes contours. Nous en avons eu la preuve ces derniers jours, dans la couverture des événements en Egypte. Tour d’horizons et analyses…

Crédit image : Amandine Marie
Manifestations à Alexandrie. Crédit image : Amandine Marie

Ici, je vois des médias qui crient au coup d’Etat militaire, là bas je vois des scènes de liesse 

« Après quatre jours d’intense mobilisation populaire en Egypte, un ultimatum lancé par l’armé au président Morsi, des nouveaux martyrs, le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Sissi à annoncé à annoncé mercredi 3 juillet la mise à l’écart de Morsi. Dans le même temps, la feuille de route rédigée par l’armée pour amorcer la transition à été mise en place et un président de transition nommé, le président de la haute cour constitutionnelle Aldy Mansour.

Mais les prises de position sur ce qui s’apparente à une seconde révolution en Egypte ne sont pas si claires. Ici, je vois des médias  qui crient au coup d’Etat militaire, là bas je vois des scènes de liesse, de la joie, de la fièreté, qui n’a rien à voir avec les réactions que l’on peut attendre d’un peuple qui s’est fait voler le pouvoir. De ce pouvoir là, les millions d’égyptiens qui étaient dans la rue n’en voulaient plus. Car il a été incapable de répondre à leurs demandes depuis la révolution du 25 janvier 2011, à savoir « pain, dignité et justice sociale ». Et pour eux, ce n’est pas l’armée qui a fait tomber Morsi, mais elle n’a fait que mettre en œuvre la volonté du peuple. Plus je cherche à m’informer, plus j’ai la sensation que les informations qui nous parviennent à tous ne sont pas les même. J’ai la curieuse impression de revivre les rumeurs et la désinformation en temps de manifestations en Egypte, alors que je ne suis plus dans le pays.

Alors, est-ce une manipulation de la révolte populaire ? Une récupération du mouvement par l’armée à son compte ? Ou bien une manipulation de la part des médias occidentaux face aux intérêts économiques et politiques dans la région ? Pour me faire un début d’idée sur la question, j’ai demandé à mes amis du bout du monde, de me donner leur avis sur la situation depuis leurs pays respectifs. J’ai choisis de publier les avis de toutes les personnes qui m’ont répondu (par ordre chronologique), sans prendre position pour laisser au lecteur la possibilité de se faire un opinion, en apportant un maximum d’informations.» Pascaline, France, 4 juillet 2013.

Fière d’être égyptienne

« Pendant les quatre derniers jours a Sidi Gaber, Alexandria (« Tahrir » d’Alex) j’ai sentis que je suis très fière d’être égyptienne! Un peuple simple, determiné et qui veut juste bien vivre! C’était vraiment le beautiful Chaos!! Mais j’ai peur parce que je n’ai pas une confiance en l’armée! J’espère pour le mieux dans les prochains jours qui vont être critiques! Yarab (je demande à Dieu)!! » Rana Elsadek, Egypte, 3 juillet 2013

Peur d’un retour à l’injustice et au manque de liberté

« Concernant mon opinion et mes sentiments maintenant, en premier lieu je ne suis pas supportrice de Mohamed Morsi ou des frères musulmans, mais je pense que ce qui se passe en ce moment n’est pas la démocratie. Je suis contente que les gens soient heureux maintenant mais j’ai peur que l’injustice puisse revenir, comme j’ai entendu l’avocat défenseur de Moubarak (Farid El Deed) dire que maintenant, chacun saura que Mubarak était innocent ! Et malheureusement, le procureur général de Mubarak est de retour (Abd- El Majeed Mahmoud). Il était contre la révolution depuis le premier instant et il à jugé que Khaled Said (l’un des initiateurs de la révolution) était mort à cause d’une overdose de drogues alors qu’en fait il avait été tué par la police !

Donc pour conclure, j’ai juste peur d’un retour à l’injustice et au manque de liberté. J’espère que les gens se lèveront encore de la même manière qu’ils l’ont fait devant les frères musulmans. Donc à la première vue, vous verrez que c’est positif mais après réflexion, ça ne l’est pas. Je ne veux pas revoir Mubarak et son partie, je ne veux pas voir la police envoyer les gens en prison car ils expriment leur propre opinion.» Hasnaa, Egypte, 5 juillet 2013

Crédit image : Amandine Marie
Hélicoptère de l’armée survolant la ville. Crédit image : Amandine Marie

Morsi, Collor et Bonaparte

« Raymond Aron a dit en son temps qu’un vrai politologue devait être un bon historien. Il montrait par cette affirmation toute l’importance de l’analyse historique dans la compréhension des faits politiques contemporains, et même dans l’implantation des politiques publiques. Je vais donc me livrer à cet exercice pour le cas de la « destitution » de Mohamed Morsi en Egypte créant un parallèle avec le Brésil des années 1990.

En 1992, le parlement brésilien, motivé lui aussi par la clameur populaire parachevait la cassation – impeachment -du mandat du premier président élu au suffrage universel après plus de trente ans d’une atroce dictature militaire. Fernando Collor qui avait adopté une dure politique d’austérité économique bloquant les comptes courants et l’épargne des citoyens (ça ne vous rappelle pas la Grèce ?) fut éjecté de la présidence pour éviter la prison. La différence avec l’Egypte (hormis le contexte socio-culturel qui n’est pas musulman mais latin) c’est que le peuple connaissant parfaitement ce dont était capable l’armée confiait son destin au congrès. Un président fut démis de ses fonctions, mais la constitution ne fut en aucun cas suspendue. Au contraire, elle fut appliquée à la lettre. Le jeu démocratique fut respecté. Le Brésil comme l’Egypte sortait d’une dictature de plus de trente ans. En Egypte, et je conclurai sur ce point, le président a été destitué, le parlement dissous, la constitution suspendue. La légitimité des urnes usurpée.

Ne jouons pas avec les mots, car il s’agit bel et bien d’un coup d’Etat. Napoléon aussi fut porté par le peuple de France. Les médias brésiliens (Rede Globo) ont d’abord appuyé le « coupe d’Etat » disant que le président Morsi « avait appliqué les mêmes méthodes que ses collègues sud américains qui concentre le pouvoir », et donc, ils ont fait une forte apologie du coup d’Etat… par la suite, ils ont commencé à traiter cela comme un coup d’Etat s’alignant sur le reste des médias occidentaux. Mais je rappelle tout de même qu’il y a une différence entre médias occidentaux et stratégie internationale des pays de l’OTAN. » Serge, Brésil, 6 juillet 2013. 

Les acteurs extérieurs s’emploient a tuer dans l’œuf ce mouvement pour leurs propres intérêts

« Finalement (à Beyrouth) l’ensemble des communautés sont satisfaites et encouragent le soulèvement populaire égyptien. Deux mouvances sont contres ici: les salafistes qui, on peut s’y attendre, sont par principe contre toute autorité « temporelle » et les frères musulmans (ils sont peu nombreux au Liban) bien sur ! Une remarque toutefois, qui peut déboussoler un « occidental » : le Hezbollah s’est prononcé en faveur du peuple égyptien alors que par ailleurs il soutient le régime d’Assad face aux rebelles. Pourquoi? Parce que le Hezbollah se dit par principe contre un gouvernement musulman intégriste, ou même musulman tout court. aussi ne pas oublier que Hezbollah est chiite et les frères musulmans sunnites […]  Et puis il y a un autre point de vue plus large mais que tu connais sûrement si l’Occident ( USA/ Allemagne….) semble remettre en doute le coup d’Etat et son caractère « anti démocratique « , c’est que ce sont les USA qui ont armé les frères musulmans, et pas qu’en Égypte d’ailleurs … Ils se retrouvent par conséquent bien embêtés … Sans leur allié sous marin…

Et d’autres choses très très sympathiques : les autres pays arabes type Qatar, Jordanie, et la Turquie seront les derniers a approuver le soulèvement car ça veut dire que leur peuple bien opprimé pourra réagir de même. Ça va être difficile pour que le mouvement dure parce que les acteurs extérieurs s’emploient a tuer dans l’œuf ce mouvement pour leurs propres intérêts. […] je pense qu’il y a un réel risque de guerre civile, mais on dit que oui (le ramadan peut calmer les choses). C’est compliqué, quand on vit dans le pays sous le feu des projecteurs , on « vit » tout simplement et du coup bon, on dédramatise. Ici a Beyrouth ce n’est pas joli non plus, mais « tout va bien. » Leïla, une jeune franco-libanaise (dont les propos n’engagent qu’elle seule), Liban. 8 juillet 2013.

Résultante de la politique de l’Islam radical

« La révolution égyptienne Acte 2 ou l’été arabe comme certains l’appelle est la résultante de la politique de l’Islam radical. Il s’agit là d’une preuve de l’échec de l’islamisation dans un pays pourtant très religieux. Ceci devrait nous aider à nous poser des questions importantes comme l’islam et la démocratie sont-ils compatibles ou quelle devrait être le rôle de l’armée dans une nation. Dans tous les cas de figures, il serait difficile pour les frères musulmans dont les branches s’étendent partout dans le monde d’accepter à long terme un état purement laïque. Raison pour laquelle, tout consensus serait dur à trouver avec des parties plus libérales. Par ailleurs, il serait souhaitable que l’armée s’ingère moins dans les décisions politiques et retrouve sa place originaire. Cependant, si les médias tentent de ressortir l’image d’une Egypte divisée avec des populations très incertaines, l’exemple tunisien est un exemple à suivre car je l’espère réussira un processus normal.» Sinatou Saka, Bénin, 9 juillet 2013. 

Je pense que l’Egypte a raté son chemin démocratique

Y’aura-t-il encore la démocratie en Egypte? J’en doute. Avec un peuple qui sait déjà qu’il peut faire partir un président quand il veut et comme il veut, je pense que l’Egypte a raté son chemin démocratique. Depuis le début de ce «coup d’Etat militaire», je me demande vraiment où va ce pays. François Hollande, le président français, a eu un bilan catastrophique après sa première année au pouvoir. Mais, les français ne sont pas pour autant descendus dans la rue pour exiger son départ. Il y a eu des critiques, des manifestations « pour un changement ». Comment comprendre donc ce qui est arrivé à Mohamed Morsi, un président élu démocratiquement ?

Je suis dans un pays où le président à déjà passé plus de 30 ans au pouvoir. Je vous jure, je donnerai beaucoup pour avoir un Mohamed Morsi chez moi. Un nouveau président avec de nouvelles idées. S’il était au Cameroun, nous l’aurions laissé jusqu’à la fin de son mandat, pour voir ce qu’il pouvait faire. Au Sénégal, Ghana, les nouveaux élus doivent faire leurs preuves. Une année n’est jamais suffisant pour juger quelqu’un, surtout dans un pays de plus de 85 millions d’habitants comme l’Egypte. Maintenant, avec ce qui se passe dans la rue, les nouveaux dirigeants doivent faire le double, voire le triple de Morsi…
Josiane Kouagheu, Cameroun, 14 juillet 2013.

Crédit image : Amandine Marie
Manifestations à Alexandrie. Crédit image : Amandine Marie

Les prises de positions à l’intérieur et à l’extérieur de l’Egypte sont donc très divergentes. Même lorsque l’on prend le soin de les interroger, elles ne nous apportent pas toutes les réponses. J’ose espérer que la fête demeurera dans les rues égyptiennes, et que le peuple réussira encore à faire de grandes choses. Car la construction et le maintien d’une démocratie n’est pas un long fleuve tranquille et Rome ne s’est pas faite en un jour… 

 

 

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Commentaires

eyesango
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Très belle article avec la collaboration de vous tous, c'est génial!
Baba

Rijaniaina
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J'apprécie la réflexion de Josiane: l’Egypte a raté son chemin démocratique, j'ai peur que ce sera un cycle sans fin!
Je pense que l’Égypte nous donne une très mauvaise leçon!

Aurore
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Très Très Bon le Billet ! C'est sincèrement toujours un plaisir de te lire !

Josiane Kouagheu
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Je l'ai dit. Et Pascaline, bon travail. Tu as vraiment su prendre les avis, les opinions qu'il fallait. Vraiment, bravo! J'adore le boulot!