Happy birthday mister président ou anécdote d’une soirée à la police égyptienne

Article : Happy birthday mister président ou anécdote d’une soirée à la police égyptienne
1 juillet 2013

Happy birthday mister président ou anécdote d’une soirée à la police égyptienne

Alexandrie, le 30 juin (Crédit photo : Corinne Grassi)
Alexandrie, le 30 juin (Crédit photo : Corinne Grassi)

Dimanche 30 juin 2013 sonnait la première année au pouvoir pour le président égyptien Mohammed Morsi. Dimanche fut un jour de protestation dans tout le pays, au bord de l’implosion. Pénuries d’essence, d’eau, d’électricité paralysent le pays, frustrent ses citoyens et rendent leur humeur morose. Certains annoncent la guerre civile, d’autre les suites de la révolution, ou des manifestations qui prendront sans doute fin pour le mois sacré du ramadan. Le compte à rebours à donc commencé. La journée de mobilisation a fait descendre des millions de personnes dans les rues, ressortir les drapeaux égyptiens comme au 25 janvier 2011. Mes amis ont aussi entendu des klaxons toute la nuit et vu des gens danser dans les rues comme « s’ils avaient gagné le superbowl ». On a aussi vu brandir des cartons rouges en signe de mécontentement, à l’adresse du président, dont le peuple (et la campagne Tamarrod, « rébellion ») demande le départ avant mardi  et promet de rester dans la rue jusqu’à ce qu’il « dégage » ( comme on pouvait le lire sur les pancartes). 

Dimanche, je me suis rappelée une soirée à la police égyptienne qui pourrait bien illustrer l’une des raisons de la colère des égyptiens. Elle fait état de pratiques policières occultes et d’intimidation pour que l’image de l’Egypte à l’étranger ne soit pas ternie. J’ai pourtant décidé de les mettre en lumière, car c’est le peuple égyptien qui en est la première victime. 

Alexandrie (Crédit Photo : Caroline Grassi)

C’était en avril dernier, quelques semaines avant mon départ d’Egypte. J’avais dû, suite à une mésaventure d’un sac volé, me rendre à la police égyptienne pour faire constater l’infraction et obtenir un document nécessaire pour les démarches administratives. J’étais avec une amie française, ma compagne d’infortune et un ami égyptien qui s’était gentiment porté volontaire pour nous accompagner et nous faciliter les démarches. Il aura fait les frais de sa bonne volonté.

Nous avons tout d’abord été reçus par un officier qui, en anglais, nous a fait subir ce qui ressemblait à un interrogatoire, à nous faire douter sur notre statut de victime.

« Où habiter vous ? Avec qui ? Vous habitez avec votre petit ami ? Où se trouve votre colocataire en ce moment ? Que faisiez-vous dehors à cette heure là ? » sont quelques unes des premières questions auxquelles nous avons dû répondre. Puis, la conversation s’est tournée vers notre ami égyptien, et a pris une tournure inattendue. Le policier était persuadé que celui-ci nous avait dit que la police du pays ne faisait pas son travail. Il s’est évertué à nous dire que ce n’était pas vrai, que la police faisait son travail et que ce qui nous était arrivé était exceptionnel. La conversation s’est ensuite poursuivie avec notre ami en arabe, et elle allait s’éterniser ainsi tout au long de notre folle soirée.

Moment de la déposition, le policier nous tend un papier et un crayon, et nous indique de noter ce que nous voulons, que notre ami traduira ensuite en arabe. Prises au dépourvu, nous notons en anglais que notre sac a été volé avec des papiers d’identité à l’intérieur et que nous avons besoin d’une déposition pour les déclarer volés. La tournure des événements qui suivront nous échappera un peu…

On nous présente un nouvel officier de police qui va devoir nous accompagner sur la « scène du crime » pour une reconstitution des faits. Nous objectons un peu, en disant qu’il nous faut juste un papier officiel, que nous avons fait le deuil de nos effets volés. Mais sans succès, nous serons bon pour un épisode digne de l’inspecteur Derrick ou des Experts.

Nous voilà tous les quatre partis, mes deux amis et le policier à l’air un peu gauche, qui parlera sans relâche jusqu’à notre retour au poste. Il nous faudra d’abord le déposer, avec notre voiture, pour une petite course auprès d’un de ses amis qui n’est pas trop loin de notre route. Yallah ! On n’a pas vraiment le choix de toute façon. Une fois ses affaires faites, nous voilà repartis dans le quartier où notre mésaventure a eu lieu, et le cow-boy nous fera son show. »C’est ici ? », demande-t’il. « Où exactement ? Y avait-t-il des commerces ouverts à cette heure là ? » Non, nous lui affirmons que tout était fermé et qu’il n’y avait pas âme qui vive dans les environs. Bien tenté, mais il en faudra plus pour décourager l’agent d’aller sonner aux portes des maisons ! Ouf, nous l’arrêtons à temps et nous rentrons enfin, persuadés que cette « reconstitution » n’aura servi qu’à nous faire perdre notre temps. Mais nous ne serons pas au bout de nos peines…

De retour au poste de police, nous sommes baladés de bureaux en bureaux et sans comprendre pourquoi, on nous informe que le grand chef veut s’entretenir avec nous. Yallah ! C’est reparti donc, dans le bureau du grand chef ! Il prendra tout de même la peine de nous demander brièvement en anglais notre histoire qu’il connaît déjà, puis nous ignorera à son tour, parlant en arabe avec notre ami sur des sujets n’ayant l’air en rien de concerner notre affaire. Il cherchait à priori à savoir qui il était et ce qu’il faisait avec deux occidentales, peu convaincu par la notion d’amitié.

Nous sommes à ce moment là toutes les deux assises sur le côté, essayant de capter quelques bribes de conversation, d’avoir une idée de ce qui se dit. Le ton du grand chef n’est pas très amical. Il fait aussi subir un interrogatoire à notre ami. Nous sommes finalement renvoyés vers un autre bureau où nous perdrons totalement prises avec la réalité. Assises à nouveau sur un banc, mon amie et moi sommes cette fois écartées du bureau des agents de police qui rédigeraient, nous l’apprendrons plus tard, une nouvelle déposition. Les autres policiers défilent quant-à eux, un à un dans la salle pour voir ce qui se passe et nous regarder de plus près…

Puis on nous explique qu’il n’y a pas de photocopieur au commissariat et que nous devons aller faire une copie de la nouvelle déposition si nous en voulons une chacune, et revenir ensuite la faire tamponner pour qu’elle soit « officielle ».

Nous revoilà dehors donc à la recherche d’un magasin de photocopie. Il est vers 21h et cela fait environ trois heures que nous sommes entrés. L’opération aura en tout et pour tout durée environ 4h. Après avoir finalement photocopié notre précieux sésame, nous nous remettons en route pour le commissariat et nous commençons à comprendre ce qui se passe.

 Notre ami égyptien nous explique qu’ils ont voulu avoir des informations sur lui, qu’ils voulaient savoir ses liens avec nous et qu’ils l’avaient plus ou moins accusé d’avoir discrédité la police à nos yeux. Nous réalisons peu à peu que notre présence ici, en tant qu’étrangère n’est pas anodine et que la plus grande peur des officiers est qu nous racontions dans notre pays nos mésaventures, que nous disions que le pays n’est pas sûr ou pire, que la police ne fait pas son travail. Nous comprenons alors l’attitude du premier agent à qui nous avons parlé, ou plutôt le seul à qui nous avons réellement parlé. Il a insisté sur le fait que le quartier où nous nous sommes faites volées était très sûr, qu’il vivait là bas et que c’était la première fois qu’il entend une histoire comme la nôtre. Il à aussi essayé de nous persuader que la police faisait son travail en Egypte et que nous n’avions aucune raison de penser le contraire.

Nous apprendrons aussi que le fond du problème est que nous repartions avec un papier indiquant que nous avons été volées, en Egypte. Ce « détail » sera donc omis sur la seconde déposition, qui indiquera seulement que nous avons égaré nos sacs, contenant nos papiers d’identité.

Puis un coup de théâtre viendra nous rappeler que l’aventure n’est pas terminée : le grand chef en personne appellera notre ami pour lui demander très cordialement où nous sommes, et ayant peur que nous repartions chez nous en renonçant à nos démarches devant de telles pratiques. Il lui signifiera que s’il a besoin de lui plus tard, il n’aura qu’à lui passer un coup de fil.

« Nous avons fait la révolution et rien n’a changé » nous dira finalement notre ami en rentrant de cette interminable soirée, une fois nos deux dépositions à la main. Nous avons alors à peine perçu ici ce que les égyptiens pouvaient ressentir face à de telles pratiques dans leur pays. Et pourtant, le malaise était déjà grand pour nous et le sentiment de ne rien maîtriser, d’être totalement dépassé par des enjeux que nous ne connaissions même pas étaient bien là.

 Entre Moubarak et Morsi, le système à changé mais les méthodes sont les mêmes. C’est ce que dénonce aujourd’hui son peuple à un an de son arrivée au pouvoir.

Il faut noter que les forces de sécurité avaient annoncé pour les  manifestations prévues le 30 juin, de ne pas prendre position pour le parti au pouvoir, mais pour le peuple, « tirant les leçons de leurs erreurs passées » (Club des officiers).

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Commentaires

Faty
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Parti d'une revolution le peuple de Syrie se retrouve prit dans une guerre sans pitié... j'ai peur pour le peuple égyptien.

Serge
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j'ai lu une petite histoire toute aussi étrange, mais cette fois-ci en Chine, où une jeune blogueuse s'est fait cambriolé et la police ayant retrouvé les coupables, invitait la jeune française à décider de la peine de l'infâme chinois qui osait sallir le nom de son pays...
Mais , pour revenir à l'Egypte, quand je lis aujourd'hui que l'armée donne un ultimatum au pésident, je suis stupéfait! L'armée garde ses privilèges, joue au populisme et que le peuple se meurt dans la rue, c'est ça?

pascaline
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C'est fou cette histoire de blogueuse! Heureusement pour moi, la police ne savait pas que j'en étais une! Ou malheureusement pour eux. Pour en revenir à l'Egypte, oui c'est inquiétant de voir arriver le retour de l'armée au pouvoir, et de voir qu'il n'y a aucune opposition prête à prendre la relève derrière. Il est difficile de comprendre qui manipule qui, et qui tient vraiment les rennes. L'armée a toujours conservé un pouvoir économique fort et se tenait prête à revenir sur la scène politique en cas de défaillance de Morsi. C'est ce qu'elle est en train de faire. Mais quant-à dire que le peuple se trompe, ou qu'il remet en cause la démocratie (comme j'ai pû le lire ici ou là), c'est beaucoup s'avancer. Car le peuple (même s'il est manipulé) a exprimé une colère latente depuis deux ans et demi, fondée sur de réels problèmes quotidiens et une emprise toujours plus grande des Frères Musulmans sur le pouvoir, on ne peut pas nier cela. Je crois que ce qui à changé durant cette période, c'est qu'il n'y a plus beaucoup d'espoir dans le pays, la révolution a suscité tellement d'espoirs et de désenchantement que beaucoup de jeunes ne cherchent plus qu'à s'en aller.
J'ai rencontré un jeune syrien au Caire pendant les précédentes manifestations (janvier 2013), et quand je lui ai parlé de la comparaison avec la Syrie, il m'a répondu que la Syrie était devenue une guerre au sol qui déchirait le peuple et que ça n'avait absolument rien à voir avec ce qui se passait en Egypte. Le problème avec les révolutions arabe est qu'on à tendance à (trop?) comparer, mais l'Egypte n'est pas la Syrie, ni la Lybie, ni encore la Tunisie. Leur histoire, leur niveau d'éducation, leur composition "ethnique", leur cultures même sont différentes.

Serge
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oui, je suis d'accord avec toi sur les comparaisons.
Pour revenir aux comparaisons, je te laisse d'ailleurs cette merveilleuse chanson de Eddie Harris et Les McCann, "compared to what" https://www.youtube.com/watch?v=8hL8GwidZcg

Enfin, l'article dont ke te parlais
https://nankin.blogs.liberation.fr/chine/2013/04/les-experts-nankin-%C3%A9pisode-deux-.html