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Impressions d’Alexandrie : mythes, décors et réalités

Crédit photo : ingrid Quefeulou

Lorsque l’on évoque l’Egypte en général et Alexandrie en particulier, de nombreuses images nous viennent en tête, des plus stéréotypées aux plus insolites… Les papyrus, pharaons et autres héros : des plus anciens comme Alexandre le grand,  en passant par Dalida et Claude François (et sa fameuse chanson) pour les plus « people  » ! Mais il y a aussi des images beaucoup plus récentes  qui reviennent parfois, parce que fréquemment véhiculées par les médias : l’après révolution, les niquabs et autres hijabs (le débat français a fait des vagues), un certain machisme et surtout beaucoup de questions qui me parviennent : Que vas-tu faire là bas? Que cherches-tu ? Pourquoi partir en Egypte et pas au Canada ou encore en Australie par exemple ? Qu’y a-t’il a faire, a voir là bas en ce moment ?

L’architecture d’Alexandrie, mélange des constructions de l’après-révolution du 25 janvier 2011 éparpillées dans la ville sans règles précises, et de majestueux immeubles qui nous rappellent un âge d’or de la ville qui apparait comme révolu. Il y a toujours moultes trésors à découvrir, dont le fameux phare, qui n’est plus visible que pour certains plongeurs. Il s’est effondré au quinzième siècle suite à de nombreux tremblements de terre et tsunamis et a été redécouvert englouti, par l’archéologue Jean-Yves Empereur au début des années 1990. A sa place, trône fièrement le fort Quaitbay, construit en partie avec des fragments du phare. Il y a aussi la corniche, comme une fenêtre sur la mer où viennent se  promener les amoureux, mais aussi les familles ou encore les vendeurs de maïs grillés et autres gourmandises.

Crédit photo : Ingrid Quefeulou

Un peu plus loin, la Bibliotheca Alexandrina rend hommage à l’antique bibliothèque, elle aussi détruite mais par un incendie. Elle trône fièrement comme une prouesse architecturale et un temple des savoirs, avec des allures de Croisette (à Cannes) par son côté pimpant et accrocheur. Au cœur de la ville, se trouve le quartier de Mansheya et ses souks, café baladi où l’on boit du café turque et on joue au taoula (jeu traditionnel sur le modèle du tric-trac ou bagammon) ; Aux portes de la ville, Agami est le Saint Topez alexandrin où des « pins-up » en bikinis côtoient un environnement industriel assez effrayant. Image typique illustrant le paradoxe égyptien dans une société chamboulée.

Crédit photo : Pascaline

Nous sommes désormais dans une nouvelle ère, morose, à en croire les dires de la jeunesse égyptienne, en particulier pour ceux qui ont été impliqués dans la révolution, et qui ne sont pas très optimistes pour le pays. L’atmosphère est parfois lourde, comme si l’on ressentait la dépression qui gagne les égyptiens ; certains sont persuadés que « rien ne va changer » alors que d’autres craignent que « ça bouge, mais pas dans le bon sens ». Les espoirs des jeunes se tournent parfois vers l’étranger, où tout paraît plus simple qu’ici, et où ils pourront peut-être trouver un emploi, construire une vie plus stable, dans un pays plus stable lui-même, insh’allah ! Telle est le mythe de l’Occident, que l’on ressent à chaque « Welcome Egypt » lancé au détour de notre chemin, mais aussi parfois la méfiance, l’envie, parfois la haine, la curiosité ou tout cela à la fois, que l’on inspire avec notre corps trop mince, notre peau et nos cheveux trop clairs pour passer inaperçu-es.

Mais ce n’est qu’en dialoguant avec les gens que l’on parvient à comprendre, parfois un peu, et à accepter, certains jours plus que d’autres, pour y trouver notre place, petit à petit.

Alexandrie m’a entrouvert les portes de l’Egypte: l’Egypte des paradoxes ou les paradoxes de l’Egypte…

Crédit photo : Pascaline

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Une « Porte ouverte » vers le passé pour lire l’actualité

Crédit photo : CEAlex

Dans le cadre des Journées du Patrimoine à Alexandrie (du 14 au 19 octobre 2012), a eu lieu cette semaine à l’Institut Français de la ville, une rétrospective autour de l’œuvre d’Henri Barakat. Ce lundi 15 septembre, une conférence intitulée « Henri Barakat : un mélange de toutes les couleurs » était animée par le réalisateur Mohamed Zidane. Elle était suivie de la diffusion d’un film du réalisateur « The open door » qui a attiré mon attention.

 Mais avant de revenir sur ce film, laissez-moi vous présenter celui qui l’a réalisé. Henri Barakat était un réalisateur du 20ème siècle : Egyptien d’origine Libanaise, il a étudié le cinéma à Paris. Il est considéré comme l’un des plus grands réalisateurs avec 112 films à son actif dont de nombreux films musicaux très en vogue dans les années 1950. Ainsi, il a travaillé avec le grand Farid El Atrache, chanteur et prodige du Oud Syrien très apprécié encore aujourd’hui en Egypte. Apprécié, il l’était aussi par Henri Barakat dont Mohamed Zidane nous a expliqué que le travail était « un mélange de beaucoup de choses dont on ne comprend pas le chemin ». Il nous a ensuite invité à regarder ses films de manière différente, c’est à dire pas seulement comme une histoire qui se raconte… En particulier « The open door » :

Affiche du film « The open door » 1964

Le film s’ouvre en nous montrant une jeune femme en pleine révolution ; révolution de son pays, mais aussi révolution intérieure. Notre héroïne, Leïla, se questionne sur la place des femmes, sa propre place dans la société, et sur la construction de l’histoire de son pays. Ses conflits avec sa famille et les débats qu’ils entraînent sur l’honneur, nous renvoient à des questions qui se posent encore aujourd’hui.

 Leïla veut construire son histoire, mais aussi l’Histoire avec un grand « H », portée par sa foi en l’amour, la liberté et la vie. Mais celle-ci la rattrapera petit à petit tout au long du film, et elle se verra adopter le mode de vie que justement elle rejetait. Un fiancé professeur d’université reconnu qui lui promet un mariage confortable et prestigieux, en dépit d’amour et de passion. Leïla arrivera-t’elle à se dégager de ce carcan à la fois familial et sociétal pour aller vers une vie moins conforme, qu’elle aura choisi ?

 Ce film nous dépeint la société égyptienne des années 1950 avec des images d’une beauté qui nous replonge tout droit dans cette époque, mais aussi avec un jeu des acteurs malicieux et humoristiques. Il réussit à poser des questions essentielles, tout en gardant une certaine légèreté. Il nous renvoie aussi aux questions que se pose l’Egypte d’aujourd’hui, et les égyptien-nes, en particulier depuis la dernière révolution : celle du 25 janvier 2011. . Enfin, il nous pose des questions plus personnelles sur nos choix de vie, entre confort et liberté, conformité et dissidence, affection et passion. Y-a- t’il un mode de vie qui soit le bon ? Et qui pourrait nous dire lequel ?… Une des réponses se trouve peut-être dans ce très beau film.


Détour obligatoire par le groove de Massar Egbari

Vendredi 12 octobre avait lieu au lycée Al Horreya Club d’Alexandrie, un concert gratuit en plein air du fameux groupe alexandrin Massar Egbari. C’est l’occasion pour moi de revenir sur ce moment festif et sur ceux qui l’ont consacré, dont le nom (« détour obligatoire ») est comme une référence sarcastique aux obligations sociales, comportements et normes sociaux attendus, voire imposés.

Crédit photo : Ahmed Hafez

Massar Egbari est un groupe composé de cinq musiciens : Hany El Dakkak, le guitariste et chanteur leader du groupe, Ahmed Hafez Youssef, le bassiste, Ayman Massoud au clavier, Tamer Attallah dit « Toussy » le batteur, et enfin Mahmoud Siam, guitariste et pianiste. Amis depuis l’enfance, ils jouent ensemble dans le groupe depuis 7 ans ; groupe qu’ils définissent eux même comme une sorte de musique égyptienne alternative mixant rock, jazz et blues, avec un peu de musique orientale.

Crédit photo : Ahmed Hafez

Leurs chansons parlent des problèmes sociaux et parfois aussi d’amour. Ainsi, la chanson «Eera el khabar » (en français : lis les nouvelles) raconte la vie d’un jeune qui sort de l’université et qui est au chômage, alors que « trafic » explique la conduite quelque peu anarchiste dans les rue des villes égyptiennes.

Ces paroles engagées avaient déjà trouvées leur public avant la révolution du 25 janvier 2011, mais elles n’ont que plus d’échos depuis. En effet, lorsque l’on vit à Alexandrie, on comprend très vite que l’ensemble des réalités se présente dans cette dualité de l’avant-après révolution.

Dans l’entre deux, il y a aussi eu un film : « Microphone », sorti le 24 janvier 2012 qui a pris une nouvelle dimension depuis la révolution. Ce film explique une génération d’artistes alexandrins engagés, avant la chute du régime Moubarak. Massar Egbari était de ceux là, et leur participation au film (bande son) n’a fait qu’amplifier un engouement du public déjà bien présent.

Et cette enthousiasme, je l’ai bel et bien ressenti vendredi soir, tant l’heure était à la fête sur la pelouse du stade du lycée Al Horreya Club. J’ai ainsi découvert une jeune génération pleine de joie de vivre, reprenant les paroles les plus connues des chansons du groupe.

Tels des rockstars, les musiciens ont mis le feu dans un jeu de scène digne des plus grands. La « team » de Massar Egbari est professionnelle et reconnue (ils ont remportés plusieurs prix, dont un UNESCO en 2011, qui leur a valu le titre d’ « artistes pour le dialogue interculturel ») et nous l’a fait comprendre !

Crédit photo : Ahmed Hafez

L’ambiance était survoltée et les groupes d’amis, les couples, les familles étaient à la fête, esquissant parfois quelques déhanchements, au détour d’une mélodie aux tonalités orientales. J’ai pris conscience, lors de cette soirée de fête, qu’au delà des codes sociaux qui ne m’étaient encore pas tout à fait familiers, j’avais le même entrain pour cette musique rêvant d’une société plus juste, mais surtout les même joies de vivre des moments festifs aux côtés d’amis, collègues ou encore nouvelles connaissances ! Car comme on le dit souvent, la musique adoucit les mœurs…

Je vous laisser découvrir ici un de leur titre « Ana Haweet » en concert :

https://www.youtube.com/watch?v=jsyBBPXoUEQ


(cinéma) Egyptien d’hier et d’aujourd’hui : dieu(x), pharaons et images en héritage

Comment vous décrire la culture de l’Egypte ? Comment mettre des mots sur la vie d’Alexandrie ? Comment comprendre et retranscrire l’identité, la culture, l’ambiance des rues ? Voici bien des questions qui se posent à moi et auxquelles il serait difficile de répondre en quelques lignes. Voici donc une première esquisse. Celle-ci commencera par la présentation de grands Hommes qui ont participés à la construction de ce pays. En voici un…

Lundi 8 octobre avait lieu à la Biblioteca Alexandrina la diffusion du dernier film inachevé du cinéaste Shadi Abdel Salam (1930-1986). La trilogie « the road to God » combine trois courts métrages : « The fortress… El Dendrawya… Tragedy of the great House »,dont les deux premiers sont issus d’un projet gigantesque qui devait décrire l’Egypte des années 1970 par le cinéma.

Affiche de la trilogie « The road to god »

Ces films reviennent sur différentes époques historiques du pays à travers ses monuments, ses dieux et les mythes qui les accompagnent. Elles se sont succédées en Egypte (époque pharaonique, gréco-romaine, copte et islamique) et ont contribué à construire sa culture.

Cette diffusion est l’occasion de revenir sur l’œuvre de l’ artiste complet qu’était Shadi Abdel Salam. Il était « un scénariste, un metteur en scène et un designer créatif qui s’illustre dans le domaine de la décoration et des costumes ». Si cet Alexandrin était connu dans son pays en Egypte dans lequel il s’est beaucoup impliqué, il a aussi participé à des projets internationaux reconnus tels que le film « Cléopatre » de Joseph Mankiewicz avec Elisabeth Taylor. Son unique long métrage « La momie » a été restauré et présenté au festival de Cannes par Martin Scorsese, en 2009. Ce film est considéré comme l’un des plus importants films de l’histoire du cinéma, en Egypte et ailleurs.

Affiche du film « La momie »

 Les travaux de Shadi Abdel Salam « traduisent une vision originale de l’ancienne culture égyptienne, ainsi que du patrimoine islamique et copte ».

Où est l’héritage de la civilisation des pharaons dans l’Egypte des années 1970 ? Est-il seulement dans les gigantesques monuments figés sur les photos des livres d’histoire ?

Après avoir vu les films, il nous semblerait qu’il aille bien au delà. Shadi Abdel Salam a réussi grâce à la beauté des images dans ces décors naturels où l’on voit des scènes de la vie quotidienne dans les années 1970, à faire co-exisiter ces deux mondes. L’Egypte n’est pas faite que de pyramides en papier glacé et de hiéroglyphes qui seront reproduits sur des colliers et autres cartes postales à l’usage des touristes. Ces chefs d’œuvres monumentaux semblent ancrés dans une culture qui est beaucoup plus complexe et vivante, et dont nous avons réussi à capter une infime partie, dans les images du cinéaste.

Des prémices du Zikr (rassemblement des soufis qui expriment leur dévotion à travers le chant et la danse) en passant par des bribes de vie des marchands ambulants, et les cours d’école des enfants, nous avons eu un premier aperçu de ce qu’était la vie de ces héros du quotidien : les gens que vous voyez dans les rues, dans les maisons, dans les fermes et dans les usines, comme le disait le cinéaste ; il les a inscrits dans leurs propres rôles afin de montrer qu’avec leur histoire et la vie qu’ils créaient, ils enrichissaient l’humanité.

Connecter les Hommes d’aujourd’hui avec les Hommes d’hier, afin de chercher l’Homme de demain, telle était sa cause. Et n’est-ce pas le fondement de toute l’humanité de rechercher d’où l’on vient afin de savoir où l’on va ? Voici donc une raison de nous pencher plus en détail encore, sur l’œuvre de cet artiste. 

Exposition permanente « Le monde de Shadi Abdel Salam » à la Bibliothèque d’Alexandrie

A noter que de nombreuses images sont disponibles, esquisses de costumes, scenarios… à la Bibliotheca Alexandrina, dans le cadre de l’exposition permanente « Le monde de Shadi Abdel Salam » pour se faire une idée plus précise de qui il était. 

 

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